• Alexandre GERBI : Dominique Oriata TRON danse, peint, pense et chante hors du temps et dans l’espace

     

    Dominique Oriata Tron danse, peint, pense et chante hors du temps et dans l’espace, c’est-à-dire dans tous les temps et parmi les semences fertiles de plusieurs civilisations. Il m’est apparu jadis, sans que je m'en aperçoive, dans la fine acrylique patiemment étalée sur la toile. Surgi de la verdure dense, inextricable, profuse, grand bonhomme bleu à la tête encore ébouriffée de feuilles. Son visage clair écoutait, contemplait le ramage secret de l’oiseau de paradis descendu d’un ciel azuré aux nuages blancs gigantesques. Laissons dès ici se battre jusqu’au sang les matérialistes et les idéalistes à gourdins, les cartésiens et les métaphysiciens, les athées et les mystiques étroits – leurs échelles ne sont pas les nôtres, puisque nous les tenons pour complémentaires, dans un monde qui se s’aperçoit bien qu’à travers leurs regards croisés.

     

    En ses voyages, Oriata, le bonhomme bleu, a beaucoup rêvé. Mieux, il a vécu le rêve, souvent empli de cauchemars. L’oiseau de paradis lui a délivré ce grand message : toutes les civilisations sont corrompues. C’est une tare de l’Occident, après s’être cru supérieur à tous, de se croire seul détenteur de la bassesse et de la sombre folie, privé de la sagesse, et d’avoir réussi parfois à en persuader les autres. Regarde autour de toi les civilisations : africaines, arabes, indiennes, américaines, asiatiques, océaniennes, îliennes de toute sorte, comme européennes et mille encore. Toutes sont traversées de hideurs, d’abjections, d’abominations, de beautés. Toutes cultivent des grappes de verrues sur leurs visages splendides. Tour à tour elles se sont enorgueillies et s’enorgueillissent encore, maquillant leur lard de fards certes inventifs. Il nous appartient, dans leur fange déferlante, de puiser, çà et là, soudain remontés, survivants, les miroitements, les perles, les scintillances qui surnagent, qui roulent et s’échappent, se laissent volontiers saisir par la main alerte, pour nos extases et nos plus grands éblouissements. Nos plus hauts espoirs dans la nuit.

     

    Dominique adore l’homme, et l’homme le dégoûte. Oriata danse alors au fil des âges, dans le tourbillon des mondes, faune enfant à la flûte de Pan, puis lourde carcasse sous le poids des ans s’envolant en douceur, traversant l’air qu’il sculpte de musique, frôlant du pied ce sol qu’il aime puisque s’y nourrissent ses sœurs les plantes, aussi corrompues, aussi cruelles et stupides finalement que le reste, et comme le reste productrices de bourgeons, de fruits et de fleurs. Idem les animaux, pervers et laids, monstres d’égoïsme, vampires affreux aux pelages pourtant prodigieux ou aux élytres d’or transparent.

     

    Aimer, adorer n’est point se prosterner devant l’idole, mais la prendre pour ce qu’elle est. A l’écoute des merveilles qu’elle a encore à murmurer, après tous les faux prêtres enfin silencieux, les faux prophètes enfin pris pour ce qu’ils sont.

     

    Confiance dans la pérennité du monde, par delà les terribles inquiétudes de l’heure, murmurai-je à Tron en ses vertiges noirs. Quand bien même l’anthropophagie triompherait, il resterait les millions, les milliards d’années à la Nature ou à Nous, pour tout reconstruire. Et les vestiges laissés derrière lui par l’Homme disparu serviront aux Renaissances des rares survivants humains, ou s’ils sont finalement tous morts, aux corbeaux de Nouvelle-Calédonie, ou aux Cacatoès devenus lecteurs, ou aux poulpes sortis des eaux, ou aux roses devenues pensantes, pour rebâtir les Atlantides que nous ne sûmes, que nous ne fûmes capables de préserver, de prolonger, afin de les propager jusqu’aux plus lointaines étoiles. Notre long soleil permet et promet, peut-être, cela. L’ADN en ses perfectionnements chaque fois résista aux hécatombes, aux grandes extinctions, et repartit heureusement de plus belle…

     

    Mais avant que ne s’accomplisse la prophétie anthropophagique dont pleure Oriata, n’y a-t-il rien d’autre à faire qu’à rêver de plus d’argent dans les coffres, de luxes rapaces, de régression spirituelle dont l’Orient et l’Occident, disait Claude Lévi-Strauss, sont depuis des siècles « le théâtre et l’agent » ? « Ici, à Taxila, disait encore Lévi-Strauss, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible1 ». Nous savons, petits bonshommes bleus écouteurs d’oiseau de paradis, ce qu’il advint de la dernière Révolution française dont Lévi-Strauss fut l’un des cerveaux – cerveaux évidemment effacés des mémoires, comme cette Révolution qui fut tellement écrasée que nul ne sait plus, dans l’Hexagone ni en Afrique, ni en Algérie, ni nulle part, qu’elle eut lieu. Grand passeur de liberté, d’égalité et de fraternité, la France y a essentiellement succombé, sous les coups d’une République usurpée et grimée en son contraire, pour mieux nier son berceau et transgresser, régresser, agresser l’Homme, tout principe et toute vertu.

     

    Alger, mai 1958. Le peuple en furie, embrasé de rêve et embrassé en larmes de joie enfin par delà les races et les religions, avec l’aide de l’armée touchée par la grâce, renversa le régime scélérat et pour cela agonisant qui ne rêvait que de séparations, de déchirures, de sordides régressions, au lieu de préparer la fusion, la rencontre fertile des pôles, la profusion, le sacre du printemps fraternel – ce qui eût dû être sa suprême mission. Ainsi chut la IVe République et naquit la Ve. Mais celui auquel s’en était remis le petit peuple d’Alger – et derrière Alger d’Algérie et d’Afrique et d’Europe et du monde –, celui qui avait promis, solennel, la fraternité, l’égalité, la liberté, le repas d'amour pour la multitude, celui-là ne songeait qu’à les broyer impitoyablement. Et il les broya. Notre triste monde est son héritier qui, parce qu’il n’a jamais tué ce père indigne, perpétue ses crimes. Et quand la France – non celle d’aujourd’hui, minuscule et rabougrie, grotesque et malade, dérisoire, mais celle, immense, que tous les révolutionnaires des XIXe et XXe siècles tenaient pour un modèle et un phare – est devenue l’inverse du grand passeur de liberté que le monde avait rêvé, qu’elle s’est mue en passeur d’esclavage, le monde est triste, tellement triste, et plus encore2.

     

    Dans les années 1980, Oriata Dominique Tron a soutenu Jimmy Stephens des Nouvelles-Hébrides (futures Vanuatu) à leur tour sur la rampe de largage, emprisonné pour avoir osé rêver ce qu’avant lui Barthélémy Boganda, Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, Léon Mba, Diori Hamani, le Bachaga Boualam, et même Ahmed Sékou Touré ou Ferhat Abbas, avaient espéré, fondamentalement en phase avec Paul Rivet, Albert Bayet, Robert Delavignette, Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Germaine Tillion, c’est-à-dire avec l’avant-garde de l’école anthropologique française, rêve prodigieux de liberté, d’égalité et de fraternité dont mai 1958 fut le berceau de la révolution, révolution finalement assassinée. Et refoulée, pour les pires névroses.

     

    Alors Dominique est parti. A la rencontre de ce vaste Outre-Mer répudié, oublié. Comme un singe en quête d'un nouveau printemps. Pondichéry, Bali, Polynésie, Cameroun, Formentera... Forger le mythe et y vivre, le faire vivre, éternellement, pour échapper aux corruptions du monde dont, comme une marée furieuse, les flammes noires lèchent les pieds d'Oriata, heureusement aérien...

     

    Reste, devant les millions d’enfants morts, devant les cadavres de femmes, de vieillards et d’hommes, devant les charniers couverts de décors en trompe-l’âme, devant les villes et la nature souffrantes et parfois dévastées, devant les foules de mendiants et d’analphabètes, devant la barbarie qui étreint la France défigurée et le monde qui ne va pas très bien, dans l’espoir de la révolution catalytique et fusionniste, dans le souvenir du rêve de 58, dans l'héritage fragile légué par les civilisations, pour la fraternité à l’ombre douce des Lumières vigoureuses et transcendantes et toujours universelles, à écouter le ramage de l’oiseau de paradis surgi de l’horizon où, pour ne pas pleurer, danse, peint, chante et pense une minuscule silhouette sur une plage au bord du Pacifique, Oriata Dominique Tron, avec à ses côtés un petit enfant, son petit enfant…

     

    Alexandre Gerbi, 13 mai-13 juin 2016

    1Tristes tropiques, Plon, 1955, rééd. Pocket, 1984, pp. 486-487.

     

    2 Voir Sophie Wahnich, Face à l'oppression, un peuple impassible, comme absenté à lui-même, in revue Lignes, n°50, mai 2016.


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