• L'Oreille chamanique de Serge Pey*

    par Patrick Quillier

     

     

      

    * Plus que d’oreille chamanique, on aurait pu proposer de parler d’oreille chamanante, comme on parle de chat-huant ou de vagante (autre nom des goliards), ou d’oreille chamanesque comme on dit dantesque.

     

    Patrick Quillier :  Patrick Quillier : L'Oreille chamanique de Serge Pey  Serge Pey : Patrick Quillier : L'Oreille chamanique de Serge Pey

     

    Seule la bouche capable de devenir une oreille est une vraie bouche 1

     

    On parle volontiers aujourd’hui de chamanisme : la civilisation du global fait mine de s’intéresser aux pratiques culturelles diverses au moment même où elle met tout en œuvre pour les engloutir. Il est de bon ton de se référer à la figure tutélaire du chaman, imaginé tout à la fois comme un sage, un médecin, un sociologue, un musicien et un poète. Bien entendu, dans cette consommation effrénée de termes (chamane, chamanisme, chamanique), rares sont ceux qui sont au fait de la complexe réalité du chamanisme, soit par la connaissance critique des travaux effectués depuis des décennies par les anthropologues ou les médecins, soit par celle des témoignages apportés par des esprits curieux ou habités, soit par le contact direct et prolongé avec tel ou tel chamane. 

    En revanche, puisque le peyotl est utilisé dans certaines pratiques chamaniques, et que Serge Pey en a fait l’expérience – ou plutôt l’épreuve, âpre et fertile2 –, nous entrecroiserons nos commentaires de son œuvre poétique et le rappel de quelques traits distinctifs caractérisant les états de conscience induits par l’ingestion de ce cactus, tels que rapportés par les récits de chamanes et les livres anthropologiques ou médicaux, parmi ceux en tout cas qui ont sur le sujet opéré un travail sérieux et ouvert, en appliquant ce que René Barbier appelle « l’écoute transversale »3. Ainsi sera confortée notre étude sur l’oreille chamanique que Serge Pey met en œuvre dans ses poèmes : une conjonction récurrente des configurations verbales que, ce faisant, une conduite spécifique de l’ouïe lui fait élaborer, avec les dispositions sensorielles, spirituelles et anthropologiques établies par l’usage du peyotl sous les auspices du chamanisme, se donnera de la sorte nettement à percevoir, ce qui permettra de relier en profondeur ces textes à leur mode d’actualisation privilégié par leur auteur dans le cadre d’une visée à la fois charnelle, spirituelle, philosophique et politique : la performance. 

    Nous aborderons d’abord l’expérience de l’oreille chamanique dans son déroulement temporel. Nous analyserons ensuite quelques-uns des réseaux de signifiance qu’elle permet de construire. Nous essaierons de comprendre en conclusion de quel fonctionnement du corps, en particulier dans sa relation avec la musique, elle a besoin pour s’épanouir.

     

    *

     

    La drogue ne fait pas le poème. Mais son chemin initié partage 

    avec le poème VOIR. V’OIR : entendre avec les yeux4.

     

    Les témoignages concordent : deux phases principales sont à distinguer, avant la décrue et le retour à un fonctionnement cérébral habituel, dans l’épreuve du peyotl. La première est marquée par un accroissement de la précision, de l’habileté et de l’efficacité des sens, mieux à même de percevoir l’environnement ; la deuxième, généralement très étendue dans le temps, s’accompagne d’événements sensoriels et mentaux de nature hallucinatoire5. On pourrait citer plusieurs exemples mais on se contentera de donner la parole à Marino Benzi, qui a vécu plusieurs mois avec les Huicholes du Mexique, que Pey, précisément, a lui aussi connus de près : 

    L’action des alcaloïdes sur les centres cérébraux accroît l’acuité des sens ; les objets qui rentrent dans le champ visuel acquièrent une luminosité et une netteté remarquables, les couleurs et les reliefs s’accentuent et l’ouïe devient très sensible aux moindres bruits, aux moindres sons. […] Peu à peu le sujet entre dans une deuxième phase de l’intoxication, où prédomine la riche gamme des illusions et des hallucinations de la vue et de l’ouïe6.

    On trouve dans les poèmes de Serge Pey des notations auditives qui relèvent nettement de la phase d’hyperesthésie, comme si l’expérience du peyotl fournissait au cheminement poétique une scène paradigmatique qu’à sa manière chaque poème rejouerait, dans le retentissement ou la résonance. Le travail des mots aurait une dimension peyotique en cela qu’il modèlerait (autant qu’il serait modelé par) une audition capable de prendre en compte des bruits infimes en les vivant comme presque infinis. On distinguera dans les exemples commentés ceux qui viennent de Nierika – livre qui transcrit directement l’aventure peyotique7, au point même que certains de ses poèmes se revendiquent comme « chamaniques » et que le mot même de peyotl y retentit sans cesse en leit-motiv –, et ceux que nous trouvons ailleurs dans d’autres livres, dans lesquels il n’y a que très rarement d’occurrence du mot peyotl, mais qui présentent des notations auditives parentes de celles qui émaillent Nierika. Cette distinction d’ailleurs se révélera pertinente pour toutes les étapes que nous franchirons.

    Ainsi rencontre-t-on par exemple une « Rosée / sonore et obscure » dans Nierika, à laquelle une multiplicité de bruissements perçus aux limites de l’infrason ou de l’ultrason font écho tout au long de l’œuvre. C’est ainsi que le bourdonnement d’une abeille se donne à entendre comme un appel musical (« le miel inachevé / des sonneries d’abeilles »8), voire comme un authentique chant (VECF, p. 12). En fait, toute infimité sonore perçue par hyperacousie s’entremêle au silence, lequel en devient dès lors le contrepoint vibratile : s’il est dit que « les insectes tressent le silence » (V, p. 12), c’est bien au nom de l’empathie subtile entre son infiniment ténu et silence, telle du moins que l’oreille, sous certaines conditions, est apte à la saisir. Ce qui n’est nullement contradictoire avec la faculté qu’elle peut avoir, au cours de la même expérience, d’entendre les sons les plus minimes, par exemple les vibrations créées par certain dispositif lumineux, en les amplifiant jusqu’à l’insoutenable : « Les lamparos font le bruit de mille cloches. » (DG) 

    Tout un imaginaire du son de cloche s’anime d’ailleurs au creuset de l’oreille de Serge Pey, et cet imaginaire, fait d’ondes vibratoires qui se propagent tantôt par déflagration, tantôt par insinuation, vient certifier la profonde authenticité d’une écoute chamanique active dans l’exercice de cette poésie. Voilà pourquoi il peut y être dit : « La vérité est une cloche qui sonne sa vérité. » (AC, p. 112) En effet, Pey ne se contente pas ici de détourner l’expression figée du « son de cloche », mais il revendique sur le plan gnoséologique une sorte de relativisme nietzschéen apte à festoyer de vibrations les instants successifs d’une conscience tout entière façonnée par une écoute intense. Ce qui émane de la cloche en mouvement, c’est le chant même du monde, auquel le poète se doit d’être attentif pour mieux y insérer son propre chant. Dans cette perspective, l’expérience de l’hyperacousie chamanique consiste à vivre continûment un vertige fondateur, grâce auquel les relations avec le monde sont d’échange créateur : « Un homme maintenait ses tempes dans une cloche en récitant debout la prière des chiens. » (AC, p. 185)

    Le paradoxe d’un tel vertige, c’est qu’il induit un écroulement imminent qui ne peut aller que vers le haut, et même selon un axe vertical, tout comme s’élève une oraison ou, dans la nuit, un aboiement : chute ascensionnelle, selon les lois de douce légèreté qu’édicte la nuance. Une litanie de Nierika associe d’ailleurs la plume – élément prélevé à l’aile (de l’oiseau ou de l’ange ?), elle-même éparpillée par le souffle du vent (et/ou la parole poétique) en lettres éloignées –, à une écoute de plus en plus fine, de plus en plus infinitésimale : « P  l  u  m  e   du petit bruit / P  l  u  m  e   du plus petit bruit »… À quoi il est répondu ailleurs : « maintenant le souffle est à son niveau le plus sourd. » (V, p. 40) S’élever dans la nuance haute, vers l’ultrason, c’est donc en même temps fondre et se fondre dans la nuance basse, vers l’infrason, comme si chacun des deux infinis étaient siphonnés l’un dans l’autre, l’oreille faisant office de vase communicant entre les sons les plus sourds et les sons les moins lourds.

    C’est pourquoi, comme dans toute entreprise spirituelle, c’est au cœur même du silence que l’écoute cherche à s’immiscer et à demeurer. Il s’agit, de proche en proche, de s’installer dans les tissus les plus frêles de la vie, comme pour les préserver : « Un silence réveille un silence plus petit et le soustrait à la grande multiplication des mondes. » (AC, p. 133) Au nom de ce souci, les notations subtiles sur le silence, bien précieux trop souvent négligé, abondent dans l’œuvre de Serge Pey. On a choisi ici d’en privilégier quelques-unes, en raison des enseignements qu’il importait d’appréhender. Tout d’abord, cette indication programmatique selon laquelle, le silence n’étant pas un néant de son, le poète se doit de lui accorder une attention spécifique : « J’écoute / les fréquences du silence ». (EA, p. 47) Se rendre poreux au spectre sonore du silence, à ses « fréquences », c’est comme pratiquer un trou dans la matière pour voir à travers elle et voir en elle, autrement dit pour se retrouver de l’autre côté des surfaces, vision et audition se fondant l’une dans l’autre : « Silence. Retournement. Oreille de l’œil. » (AC, p. 106). Or, au nom du principe d’amplification agissant parfois lors de la première phase qui suit l’ingestion du peyotl, de l’autre côté des surfaces se déclenchent souvent de fantastiques événements sonores, qui viennent bouleverser une écoute transfigurée : « Le silence est une bombe sur les fleurs / Le silence est une bombe / qui coule goutte à goutte sur nos lits »… (CODE)9. C’est même parce qu’il a cette faculté de déflagration, saisie par l’oreille chamanique, que le silence peut être travaillé comme une matière première. Ainsi, dans Nierika, une instance primordiale mythique est-elle définie en fonction de son action fondatrice sur le silence : « Et j’ai entendu Tatei / Atsinari / notre première et / dernière mère / l’écarteleuse / de silence / qui donne / le rythme qui raie / le visible noir ». L’écartèlement du silence engendre ici le « rythme », pulsation qui troue les surfaces pour faire office de révélation. Or, le geste de la rayure peut être repris ailleurs, mais inversé. Le silence est alors conçu comme insécable, densité contondante qui fait naître le son en raclant le réel : « Le silence n’est jamais déchiré, c’est lui comme un tesson de verre qui raie ce qui s’entend. » (DG) 

    Pour rendre compte de telles opérations auditives, il faudrait inventer, sur le modèle de clairvoyance, le mot clairaudience. Cette perception subtile, à la fois vision et écoute, installée dans les trous du monde pour en mieux saisir le sens, est généralement revendiquée comme une spécificité du chamanisme10 : « clairvoyant, clairaudiant », ainsi Mario Mercier qualifie-t-il le chaman, par exemple11. Et d’ajouter plus loin : 

    Il est toujours facile d’arguer que les yeux ne voient, que les oreilles n’entendent que ce qui leur a été donné de voir et d’entendre… Mais a-t-on jamais pensé que, au-delà de ces yeux et de ces oreilles de chair, existent les yeux et les oreilles de l’Esprit, qui ont, entre autres pouvoirs, celui de regarder, d’écouter le monde des rêves, avec une acuité inconnue dans la réalité quotidienne12. 

    C’est dans l’aura d’une telle clairaudience que Serge Pey fait graviter ses poèmes. Le peyotl lui a permis d’entendre des voix inconnues (« Et nous mangeons le / peyotl / fleuri par les dieux / qui parlent »)13, et cette expérience l’a transporté au cœur du monde : « Délimite un trou / qui me soude / et me remplisse du / son de la chose immobile » (N)… Mais partout dans son œuvre opère une oreille clairaudiante-clarivoyante, comme il en fait la confidence à Jean Capdeville : « J’ai un miroir sonore dans la bouche. J’entends sonner ta peinture comme une œuvre au noir. Je vois du son. J’entends dans la nuit ce que tu peins. » (DG)14

     

    *

     

                Le poète entend des voix, c'est la voix de Dieu qui parle à Moïse, 

    la Vierge a été enfantée par l'oreille, et l'oreille reste le sexe de la voix, 

    comme chez les Dogons ou les Gnostiques15.

     

    La deuxième phase peyotique, celle des hallucinations auditives et visuelles16, n’a pas moins de valeur paradigmatique pour l’œuvre de Serge Pey. — Ici, le phénomène commence par l’amplification de sons perçus (des rots), à partir de quoi s’enclenche un processus hallucinatoire à proprement parler, qui est presque comme la mise en acte d’une divination, opération occulte de diagnostic quasi médical – d’ailleurs souvent conduite à partir de borborygmes ou de rots –, et ce, sous le sceau de l’énigme (audition du temps et vision de l’espace ?) : « J’ai entendu le bruit énorme de deux bouches dans la pièce qui rotaient des olives puis les coups d’une horloge tenue par quatre manteaux. » (AC, p. 134) — Là, le poète demande à son lecteur d’être comme lui attentif à un événement fantastique (une chimère ailée venant investir une architecture aquatique) : « Écoutez / le cheval aux sabots d’oiseau / qui entre par toutes les fenêtres de la rivière » (Ibid., p. 155). — Ailleurs, dans une perception intentionnellement scandaleuse, c’est le Christ lui-même qui fait retentir, pataphysiquement croirait-on, une jubilatoire autant que roborative saillie : « Même sur la Croix Jésus a ri. Nous entendons encore résonner son rire d’amour. » (DG) — Ou bien encore un bruit perçu laisse entendre en lui un autre type de son, qui fait basculer tout l’environnement du paysage sonore dans une autre dimension : « Écoute : un ange pisse contre un mur sans déranger la lumière. / […] / Écoute une seconde fois : maintenant  le mur lèche toute la lumière. » (AC, p. 79).

    Mais le moment le plus bouleversant, précieux et crucial de l’écoute hallucinée, est celui où un chant est entendu, surgissant de nulle part, d’ailleurs, du trou sans fin où l’oreille a creusé le monde17. Dans les différentes traditions, les chants que le chamane articule pendant ou après son épreuve, sont généralement considérés comme la reproduction des chants entendus dans la phase hallucinatoire. Et les paroles de ces chants sont souvent des prescriptions ou des encouragements à écouter toujours mieux les chants eux-mêmes. Marino Benzi transcrit par exemple tout un chant, dont voici les premiers vers : « Écoute la voix de la Fleur / Entends sa musique / Entends son chant. »18. Benzi met une note après le vers 1 : « La musique et les paroles (du Peyotl) que l’on entend lorsqu’on a pris du jikuri est la voix même des dieux. Il faut les écouter attentivement pour satisfaire leur volonté et mériter leur grâce »…19. Et Serge Pey de constater : « Depuis le rocher où / je suis assis / mes jambes ne / marchent plus / et le peyotl copie / Nuipashikuri dans / mes os // Et un chant venu du / dehors / chante dans ma / bouche ouverte »… (N)20. Il y a là une dimension acousmatique21 particulièrement nette : à travers ce genre d’écoute, le poète, à l’instar du chamane, se fait le relais d’une voix sans corps et même sans réalité tangible, à laquelle il prête, caisse de résonance, sa chair et la chair de sa voix. 

    Quelquefois, c’est une instance inconnue qui se manifeste de la sorte. Et une énigme s’instaure, obombrée d’une obscurité renforcée : « Lentement de sa noce / d’ombre un autre parle en moi » (EA, p. 18)… À moins qu’à travers cette étrange altérité un surcroît de réalité ne soit offert à ce qui lui fournit un réceptacle : « on entend une autre voix / comme un écho du sol / qui nous précise dans le cœur » (DCDA, poème CCCXXXIII)… Mais le plus souvent, ce sont des voix identifiables qui empruntent la voie acousmatique pour se faire entendre : voix d’entités mythiques, légendaires ou divines ; voix de créatures naturelles issues du règne minéral, ou végétal, ou animal ; voix d’êtres chers absents ou disparus… Sur l’emplacement du Théâtre National de Toulouse se trouvait autrefois l’école où Serge Pey a entendu dire en espagnol ses premiers poèmes, et l’on peut affirmer que la voix de leur récitant, malgré son éloignement dans l’espace et dans le temps, ne cesse de retentir acousmatiquement en lui, et pas seulement dans certaines circonstances : « lors de l’inauguration du Théâtre de la Cité [...] je n’ai entendu que Toi / nous réciter des poèmes / sur la scène. // Je n’ai entendu personne / d’autre que Vous. / Je n’ai entendu / qu’un seul poème, / récité par un homme qui était / mon premier poète, et qui / s’appelait : / Señor Martín Elizondo. »22. En effet, la scène inaugurale de la révélation poétique se rattache à l’initiation chamanique et à son dispositif spécifiquement acousmatique : « Pour moi le TNT restera toujours un trou de terre éventré par les bulldozers d’où sort la voix de Martín Elizondo récitant des poèmes. »23. 

    Il faut sans doute insister sur ce lien. Les acousmates ne sont pas seulement présents dans Nierika et dans les moments où les autres poèmes de Serge Pey accomplissent des cérémonies d’évocation, invocation ou convocation de voix ou de chants abolis. Car les dispositions acousmatiques de l’oreille chamanique saisissent la moindre occasion pour donner toute leur mesure, et nombreuses sont les notations, tout au long de l’œuvre, qui en rendent compte. Cette occasion est quelquefois un paysage dont les métamorphoses sont propices à la perception de tout un remue-ménage à la fois cosmique et familier : « Dans le ciel parfois j’entends des aboiements étouffés sur les contre-corps des nuages. Des bruits de coqs et d’escargots. Des bruits de renards et d’horloges. » (DG). Elle peut être aussi suscitée par le rappel dans la mémoire de situations de tension extrême, scènes d’oppression et de violence : « On entendait le cri d’un vieux taureau que les gardes interrogeaient sous les crochets de la salle. » (AC, p. 77). La figure du taureau détenu dans une geôle est d’ailleurs récurrente. À l’effervescence insouciante, probablement frivole, d’un célèbre Bœuf sur le toit, répond la gravité des « hommes-taureaux » de Pey, claquemurés qu’ils sont si souvent dans d’inquiétants bouges telluriques, d’où émanent de bien intranquilles acousmates : « J’ai entendu le bruit / des taureaux / dans une cave / qui mangeait toute la terre »24. Participant, comme autant de minotaures, à deux espèces différentes du règne animal, ces « hommes-taureaux » ressortissent aussi à deux mondes antithétiques, mais sans doute complémentaires : la vie et la mort. Par l’oreille chamanique s’opère en effet une étroite relation entre les vivants et les morts, capables de s’écouter les uns les autres. Il y a là l’une des versions majeures de l’écoute acousmatique, celle qui s’attache au passage des frontières censées séparer de façon étanche les mortels en groupes inconciliables : d’un côté les disparus, de l’autre les disparaissants.

    L’expérience acousmatique renoue ici avec toutes les traditions dans lesquelles sont codifiées des règles régissant le dialogue entre les êtres encore sur terre et les êtres défunts, dialogue effectué lors de rites plus ou moins sophistiqués, par exemple, chez Homère, celui de la nekuia (invocation des morts) : 

    autour de la fosse, je fais à tous les morts trois libations, d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d’eau pure en troisième ; je répands sur le trou une blanche farine et, priant, suppliant les morts, têtes sans force, je promets […] Quand j’ai fait la prière et l’invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes ; sur la fosse, où le sang coule en sombres vapeurs, je leur tranche la gorge et, du fond de l’Érèbe, je vois se rassembler les ombres des défunts qui dorment dans la mort […] je restais là, attendant que ma mère vint boire au sang fumant. À peine eut-elle bu qu’elle me reconnut et dit, en gémissant, ces paroles ailées […]…25. 

    Il y a chez Serge Pey de nombreuses nekuias, chacune dotée de son propre rituel. Telle ou telle connaît même les libations, comme celles-ci, de type particulier, puisqu’elles inversent les libations homériques : « J’entendais un homme qui parlait sous la terre et je versais sur sa tombe du vin salé et de l’urine de cochon. […] / J’entendais un homme qui parlait sous la terre. Et la terre était seule jusqu’à devenir toute la terre. » (AC, p. 84). Il faut noter aussi que les paroles du mort semblent ne pas succéder à la cérémonie des libations, mais l’entraîner, la déclencher, une fois que l’oreille acousmatique les a perçues. Ailleurs, c’est même la musique humaine, rite d’évocation et d’invocation des plus efficaces, qui va répondre à l’acousmate d’outre-tombe : « Le guitariste écoute la morte / qui danse / à l’intérieur du cercueil / comme un tambour » (AC, p. 49)… La morte en effet donne le rythme sur lequel le guitariste va pouvoir improviser, et le chanteur aussi, autrement dit le poète. 

    La plus belle et la plus bouleversante de ces nekuias est le long poème intitulé Réunion sur le tombeau de la Joselito (AC, p. 35-41), qui évoque la commune présence de la sépulture de la danseuse flamenca Carmen Gómez, dite « La Joselito », et d’un groupe de ses amis proches, artistes et musiciens (Juan Jimena, Mariano Zamora, José Mena, Pepe Montealegre, Pedro Soler, Santiago Cozar, Isabel Soler, Bernardo Sandoval, Salvador Paterna, Vicente Pradal, Antonio Ruiz et Serge Pey lui-même). Un refrain parcourt ce texte, qui indique aussi la présence d’un « quelque chose » mystérieux, sans origine assignable ni lieu particulier, version singulière d’un je-ne-sais-quoi à la Jankélévitch ou d’un précurseur sombre à la Deleuze, bref, une inquiétude ou une exaltation sourdes, une vibration, un diapason secret sur lequel peut venir s’accorder la manifestation acousmatique : « Il y avait / quelque chose / au fond de notre poche / et nous ne savions / d’où cela pouvait venir » ; « Il y avait quelque chose aussi / au fond de l’air / et nous ne savions / d’où cela pouvait venir ». Dans le rituel raconté, deux moments relèvent spécifiquement d’un usage chamanique de l’oreille. Le premier donne à entendre une manifestation transfigurée de la danseuse, comme si elle avait connu après sa mort tout un cycle de métamorphoses. Après s’être révélée successivement, mais sans bruit, en visage parmi les oiseaux, petite fumée, œuf, lézard, paysage urbain, la défunte tutélaire esquisse, sous une nouvelle forme, une danse qui n’est perçue que par l’oreille : « À l’intérieur de la terre / on entendait un oiseau mort / qui volait entre les racines des arbres » (AC, p. 37) ? Alors, lorsque les pèlerins se lancent dans leur musique, eux aussi font sonner leur environnement proche, mais également le cosmos tout entier, au point que morts et vivants finissent par ne former qu’un seul ensemble : « Juan […] chantait accompagné par les mains / des morts » (ibid., p. 40)…

     

    *

     

    On n’étudie pas le chant des oiseaux sur une collection de rossignols empaillés26

     

    Si morts et vivants sont aptes à faire de la musique ensemble, c’est que nul tombeau n’est un mausolée les isolant les uns des autres, et que la terre est leur maison commune. En revanche, seul est à même de se faire entendre acousmatiquement tout défunt qui a reçu les égards qui lui sont dus. Or, la poésie de Serge Pey rend les honneurs nécessaires aux morts justement parce qu’elle honore la vie, la vraie vie, la vie libre. À ce titre, s’il confesse ne pas aimer « les oiseaux qui chantent dans des cages de verre » (AC, p. 78), c’est au nom de son amour pour les oiseaux libres, qui sont si nombreux à faire entendre leur chant dans son œuvre. Certains d’entre eux y reçoivent ici ou là une attention particulière qui les change à jamais en autant de choryphées du chœur de la nature. Très au fait des observations ornithologiques les plus pointues, Pey consacre par exemple « [l]a mésange / à tête noire », oiseau remarquable s’il en est, dont il observe qu’elle « a six niveaux de chant / qu’elle emploie comme / une grammaire générative »27. Et d’ajouter : « Si on définit le langage humain / ainsi / à la façon de Jakobson / l’homme n’a pas le privilège / de cette différence / pour se différencier des animaux ». Il y a donc une continuité non seulement entre défunts et vivants, mais aussi entre les animaux, et même entre les règnes. C’est pourquoi il est loisible de se choisir un totem qui serait plus qu’un emblème : un autre soi-même, un meilleur que soi, un principe agissant au plus intime de soi. 

    De nombreux totems sont possibles et Serge Pey ne se fait pas faute de les adopter tour à tour. Mais il en est un particulièrement important : un oiseau, encore, mais dont le chant ne paraît pas a priori pouvoir bénéficier de la même analyse admirative et généreuse que celui de la mésange, et pourtant… c’est un oiseau dont l’histoire littéraire est chargée, en raison des symboliques singulières, inquiétantes mais aussi merveilleuses, que bien des cultures lui ont attribuées. Il s’agit du corbeau, dont un mythe des Indiens Nabesnas, repris par le poète, dit qu’il « est le plus grand des docteurs-sommeils. Il lui suffit de penser et cela arrive ». Autrement dit, nous comprenons que si le corbeau est souvent l’oiseau des poètes, de Poe à Paul Vincensini, en passant par Pessoa, Kafka ou Artaud, c’est parce que c’est un magicien de la pensée, un démiurge en révolte au-dessus d’une terre démente. Les Nabesnas, précise Pey, « avec le cri du grand corbeau / ont créé le verbe de la lumière ». Et d’utiliser comme un refrain destructeur-créateur pour son long poème Corbeau définitif le cri du corbeau selon les Nabesnas, « QUAU », qui veut dire « la lumière » en cette langue, ainsi qu’une expression de la même langue, « créée à partir du cri du corbeau » : « QUAURNG », qui signifie « le jour se lève ». Le mot d’ordre est donc : « Ne sois pas un poète / Sois un corbeau / Nous sommes une poignée / de corbeaux / sur la terre ». Et l’on assiste à l’incessant envol subversif de cette escadre de liberté, ponctué et martelé par des séquences rythmiques assemblant des « QAU » et des « QUAURNG » répétés comme autant de coups de boutoir assénés de plein fouet dans la molle tranquillité des cultures rassises28.

    En réalité, la révolte des corbeaux se conjugue avec le souci de la lumière, lequel est manifeste dans l’une des fonctions majeures de l’oreille chamanique, lorsque cette dernière se fait instrument apte à participer activement au déchiffrement de tous les langages secrets du monde, en particulier ceux des animaux, mais aussi des plantes. Nombreuses sont, tout au long de l’œuvre, les injonctions réitérées appelant à ouvrir l’oreille aux opérations permettant cette entreprise gnoséologique : « Écoute : j’ouvre la paille grammaticale des chevaux et des cartes. » (AC, p. 156) ; « Écoute / un écureuil passe / dans notre cœur / un écureuil devient / le verbe qui ensilence / le mort / qui nous possède »29 ; « Écoute la chanson du / coyote / Samuravi / qui prie toute la nuit et se / sauve dans le vent »…30. La grammaire générative du monde constitue ainsi une gigantesque agora de signifiance, dans laquelle vivants, morts, esprits, animaux, végétaux, minéraux, éléments, etc., se livrent à une énigmatique polyphonie, que seule l’oreille chamanique peut ouïr, et parfois entendre : « Et les cœurs les / esprits les pouls et / les paroles se / se31 sont rassemblés dans / le vent / de la transition // Dans le vent / ils sont passés // Et avec les / papillons / ils ont mangé le / souffle // Et ils ont pénétré / les sons et les / flûtes / sans bouger leurs / lèvres et leurs / dents / : Et ils ont appelé la parole / du vent »… (N). 

    Faute de pouvoir citer l’ensemble du Poème du peyotl daté du 16 octobre 1985 (N), car il est l’un des plus significatifs de cet appel à attention acousmatique, on en donnera ici le début, puis la fin. Le texte commence en effet par l’évocation d’un autre totem fondamental, le serpent, qui condense en lui tant de savoir caché au plus intime de la matière, lui dont le venin a tant de vertus contraires, lui dont les volutes, et pas seulement autour du caducée grec, sont proches de celle de l’ADN (comme on a pu le remarquer sur les ituris32 de bien des poètes-chamanes) : « Écoute-les / par leurs serpents / qui rentrent dans / tes oreilles // Écoute-les / dans le tambour / vide // Écoute-les dans / le tambour plein // Écoute-les dans / l’aigle qui porte / le sel / sur la foudre ». Le bruit rampant, insinuant, lancinant, du reptile, est vite associé aux frappes sonores et sourdes du tambour, avant de laisser s’envoler un autre oiseau majeur, paradigme d’un regard pénétrant et d’un vol souverain. Dans l’attente de la déflagration du tonnerre, puisque la foudre a frappé, le poème évoque ensuite la pluie, la rosée, le soleil, la montagne, mais aussi les trous que l’attention peyotique a pratiqués dans la matière, et les serpents reviennent à la fin, se refermant comme une margelle autour du puits divinatoire qu’a creusé le poème : « Écoute / Fais une place au / serpent qui passe / par tes yeux ». La clairaudience-clairvoyance requise s’opère donc sous les espèces du serpent, qui est en fait comme la clef permettant d’ouvrir grand les oreilles et les yeux. Et pas seulement d’ailleurs. Pey est aussi l’auteur d’un Évangile du serpent33, qu’il présente précisément comme le cheminement d’une quête de savoir et de saveur, « une aventure et une ascension vers quelque chose qui serait comme la sexualité de l’univers. » (LLA).

    Dans cette « aventure » et « ascension », exclamations, onomatopées, anagrammes, palindromes, bégaiements et autres anamorphoses de la parole font partie de la grammaire générative du poème, et de sa réalisation performée, afin de lui permettre d’accorder les oreilles sur celle du monde. C’est le langage humain lui-même qui se dote dans le poème d’une oreille chamanique, dans laquelle il recueille, pour les relayer, tous les autres langages. Les traditions chamaniques connaissent toutes ce dispositif, qui autorise parfois à parler de véritables glossolalies. Rappelons par exemple pour mémoire ces informations rapportées par Mircea Éliade : « Pendant la séance, le hala des Pygmées Semang parle avec les Chenoï (esprits célestes) dans leur langue ; dès qu’il sort de la lutte cérémonielle, il prétend avoir tout oublié. Chez les Mentawei, le maître initiateur souffle à travers un bambou dans l’oreille de l’apprenti, afin de le rendre capable d’entendre les voix des esprits. »34 Déchiffrer les langages secrets, puis les articuler à son tour, cela requiert bien des capacités auditives spécifiques, qui ne peuvent s’acquérir qu’au terme d’une patiente et longue initiation. Si le monde peut recevoir un sorte de cohérence, c’est lorsque l’on est devenu capable d’entendre et de reproduire tous les langages qui nous entourent, et en tout premier lieu, le langage des animaux : « Et dehors j’ai entendu / les animaux des / six directions et les pèlerins / qui mâchent le peyotl / irradiant / le centre de leur / maison »35 (N). Aux axes autorisant l’élaboration d’un certaine cohérence spatiale, que le langage secret des animaux permet de détecter, se mêlent les rayons centrifuges de la conscience peyotique, aura multidirectionnelle qui se propage elle aussi à travers un langage secret, celui-là même des peyoteros, qu’il s’agit de recevoir et de transmettre à son tour.

    À cet égard, le premier chamane de Pey a sûrement été sa propre grand-mère, telle qu’il en parle dans sa plaquette au titre significatif, La langue des chiens : « Avec ma grand-mère nous entendions le secret du nuage et l’ombre de l’aigle, et la loi de la fumée qui encerclait le soleil. Mais aussi le silence de la fleur arrêtée de l’église, les logiques tremblantes de la poussière, les papillons fouettés par le sel des chevaux. / Ma grand-mère chantait en jetant des ombres dures dans le feu dont les flammes tordaient la pièce et prennent encore aujourd’hui ma bouche quand je parle. » (LCH, p. 15) Nommée par ailleurs « reveneuse de halètements, de rêves de feux froids, d’yeux abandonnés » (ibid., p. 8), cette chamane de l’enfance, qui enseignait à « murmurer » et à « comprendre la langue des chiens », détient en effet le savoir et la pratique d’une « langue secrète qui montait aux arbres pour parler aux écureuils et aux oiseaux puis qui redescendait dans la plaine, avec les chiens, et courait derrière les chevaux qui suivaient la vallée jusqu’au plateau des maudits. » (ibid., p. 14). Dans le cosmos recomposé de l’enfance, la langue secrète s’étend à tous les règnes, à tous les éléments, et ses caractéristiques chamaniques ne s’arrêtent pas là. Elle investit tous les espaces proches ou lointains, du paysage environnant (y compris dans ses zones troubles et marginales) jusqu’aux phénomènes météorologiques et aux objets célestes, et surtout, elle sait débusquer partout les lois cachées, les grammaires génératives tapies dans les recoins de tout être et de toute chose, et qui relèvent de logiques complexes, comme celles, « tremblantes », « de la poussière ». Le tremblement de ces logiques les rattache à la dynamique de la vibration : une fois encore, seule une oreille chamanique est à même d’en percevoir les résonances et les raisons. Dans l’âge adulte, c’est de fait cette oreille-là qui permet de « réactualiser la parole sauvage »36 de l’enfance afin que le poème en vive : « Ce soir l’écho revient, je l’entends : — Abia, je veux que tu me chantes, chante-moi dans la langue des bêtes ! / Et ma grand-mère recommence, au milieu de la clarté, dans sa voix de petite fille aux cheveux blancs, à murmurer les couplets d’une langue que comprennent seulement les anges et les fantômes des chiens qui rodent maintenant dans les rêves en renversant parfois des poubelles d’étoiles dans la nuit. » (ibid., p. 44).

     

    *

     

    P  l  u  m  e   du nierika qui aboie comme une fleur37

     

    Du trou que l’oreille chamanique perce dans l’écorce du réel s’élève donc aussi un langage des fleurs, mais fort éloigné de ce qu’on entend généralement par cette expression. Rien ici de l’arbitrage codé des élégances, même étendu jusqu’aux intermittences du cœur, que fixe et fige une lecture symbolique du monde floral, originairement magique, mais depuis longtemps désormais affadie et dénaturée par le cadre policé des relations bourgeoises où elle sert de monnaie d’échange. À poète corbeau, fleur chienne, dans la belle cacophonie des croassements et des aboiements38. Une telle fleur sollicite d’ailleurs une oreille qui soit aussi animale qu’humaine, car son aboiement est en même temps une parole : « Dans Viricota il y a une / seule fleur qui parle et vous / l’entendez / comme une oreille d’aigle »39. C’est que, dans l’univers perçu acousmatiquement, tout signifie, et tout communique avec tout, dans l’exacte mesure d’ailleurs où tout est en empathie avec tout : « Et je vois des abeilles qui / portent des offrandes de / fleurs sonores / […] / Et je vois la Conjonction / des herbes dans le / battement des nuages ». (N) L’action des propriétés contenues dans le peyotl contribue à aider au surgissement d’une telle oreille polymorphe, façonnée par des anamorphoses continues qui concourent à lui conférer à chaque instant la clairaudience-clairvoyance la plus pertinente, la plus efficace, la mieux adaptée, tour à tour et en même temps oreille-esprit, oreille-homme, oreille-animal, oreille-végétal, oreille-minéral... Le cactus ingéré est en effet une entité active parcourant tout un cycle de métamorphoses lui permettant de communiquer ses capacités, dès lors que l’oreille se met à fonctionner comme un terreau propice à une nouvelle croissance : « Île-Peyotl / qui sais mourir avant de / naître / vers la terre des oreilles // Toi qui vois le son / de la pierre et de la fleur / qui ne bouge pas »40. Il aura suffi d’une seule fois, et dès lors qu’on a su recevoir du peyotl cette polyphonie à laquelle il a lui-même accès et dont il est, par voie de conséquence, l’accès privilégié, nul besoin toutefois de recourir systématiquement à lui pour en réitérer l’expérience. Telle scène inaugurale, par exemple, consignée dans Nierika41 (« Et on a entendu les / arbres parler entre / eux ») peut être prolongée, et même amplifiée, plus tard (« Les arbres hurlent dans la nuit »)42, comme si l’oreille avait désormais le pouvoir de saisir sans difficulté toutes les manifestations sonores des végétaux, articulées ou non. 

    Il s’agit en fait de se faire toujours, ou du moins le plus souvent possible, porteur d’une écoute chamanique, car le langage des fleurs comme celui du monde est quant à lui toujours en acte : « Des échos résonnent dans les fleurs, il faut savoir les écouter. » (DG) Aussi, au nom de ce principe que les « fleurs sonnent » (EA, p. 47), chaque plante, si elle est perçue comme elle le mérite, peut avoir en elle quelque chose des propriétés actives du peyotl. En effet, la labilité des substances qui se répartissent le monde entraîne que la plante magique, non seulement se change parfois en un fossile enfoui au plus intime de la vie et animé de vibrations à la manière d’un splendide instrument percussif de la famille des lithophones (« Et la fleur est / devenue une pierre / vive et sonore »)43, mais encore qu’elle est justement parfois apparentée dans sa nomination à d’autres espèces végétales, à d’autres fleurs (« Parle rose verte et verse le  son dans l’oreille »…)44. En retour, un autre genre de rose peut parfaitement enseigner l’écoute acousmatique : « Un nom / devient un visage / ou une rose / puis   chante / comme          une / abeille » (VECF, p. 12) . De même d’autres fleurs sont à même de donner « l’heure / aux horloges » (RJ) ou d’ « invente[r] des enclumes pour [leurs] parfums ». (DG) D’autres encore « se convertissent à la prière des cailloux » (ibid.)… Elles sont par là capables de ménager un trou en elles-mêmes, pour en faire une grotte accueillante à l’ermite et à ses exercices spirituels : « Dans la cellule sonore de la fleur je m’agenouille sur une pierre de silence et d’hostie. » (AC, p. 162)

    Tout paysage sonore se fait donc propice à l’écoute chamanique. Ne serait-ce qu’au nom d’un principe d’écho généralisé qui définit le monde entier comme un véritable temple à écho. Dans l’enfance, Serge Pey et son frère allaient répéter les injures blasphématoires dont leur père était friand, en les criant face aux montagnes, lesquelles leur renvoyaient des paroles qui les étreignaient d’une sorte de terreur sacrée45. Mais c’est son œuvre entière qui est parcourue par les ondes de choc de toutes sortes d’échos. S’il peut affirmer que les poètes sont « témoins de vent et de coqs » (AC, p. 88), c’est que leurs oreilles sont sensibles à tous les va-et-vient du vent, qui porte en tout sens le pollen fécondant de tous les échos. Il n’est pas possible ici de rendre compte fidèlement de toutes les notations pneumatiques (comme aurait dit Jankélévitch) dont les poèmes de Serge Pey sont gorgés. Deux toutefois paraissent particulièrement représentatives. La première mentionne l’un des secrets de l’art d’un cantaor de flamenco, « Pepe de Granada », en expliquant que sa voix est à l’écoute des moindres échos du monde parce qu’elle est en boucle avec le vent lui-même, qui n’est alors conçu comme une entité capable de transmettre des vibrations que pour autant qu’elle est aussi dotée de capacité d’écoute : Pepe, en effet, chante « l’oreille / épuisée du vent ». (AC, p. 49) C’est donc le vent lui-même qui prend le chemin du chant humain, comme si le chanteur émettait sa voix en la dirigeant non seulement depuis ses propres oreilles, mais aussi depuis l’ouïe même du monde. Il se crée de la sorte tout un système d’entrelacement qui fait de tout chant l’écho de toute chose, et inversement46. Ainsi le poète peut-il à bon droit affirmer : «  Je suis l’oracle du vent tordu par la bouche. » (AC, p. 162).

    L’attention au paysage sonore est donc à la fois écoute des sons et écoute des écoutes. Dans ces conditions, toute la nature peut être conçue comme un immense système audiophonatoire, dans lequel toute chose se fait alternativement bouche ou oreille47. L’oreille chamanique est capable par exemple de percevoir la « couleur » d’un « taureau contraire » comme étant « une oreille de silex / qui nous entendait / cachée derrière un vocabulaire de nuages ». (AC, p. 178) L’image du « taureau contraire » permet de présenter l’envers de la nature à la fois comme caisse de résonance et comme instance d’écoute, dans une circularité des vibrations qui met en acte la logique de l’écho généralisé. Nul besoin ici de dresser le catalogue raisonné (et résonant) de toutes les figures de l’envers dans l’œuvre de Serge Pey : elles sont nombreuses mais renvoient toutes, peu ou prou, à ce même dispositif de répercussion et de propagation. Le système des échos contagieux est en effet une autre façon de pratiquer des trous dans la surface du réel, puisque ce qui revient avec les ondes renvoyées est comme le relevé de l’autre côté, dans l’inversion des dimensions et des directions. C’est pourquoi au « taureau contraire » répond, entre autres, la « Contre-Montagne », récurrente dans Nierika, qu’on peut considérer, dans la lignée des mythes relatifs aux montagnes sacrées, comme un paradigme possible pour le dispositif général de l’oreille chamanique : « Et l’écho est le nierika / de la voix dans la / Contre-Montagne / qui voit le son » (N).

     

    Mais la subtilité d’un tel dispositif ne s’attache pas seulement aux systèmes d’échos les plus manifestes, comme ceux induits par la réverbération acoustique opérée par les reliefs accusés. La diffusion singulière du son sur ou dans les liquides est également prise en compte dans la constitution de ce temple à échos tous azimuts auquel cette œuvre voue bien de ses efforts. Là aussi, comme le vent, comme la montagne, l’eau reçoit et conduit le son, en une transitivité inlassable et réversible : « l’eau sacrée / telle une oreille / qui verse le son dans la bouche qui / parle »48. Lorsque l’eau semble dormante au point de ne plus être, de façon efficace, bonne conductrice d’échos, un rituel peut être accompli, qui superpose aux ricochets du galet plat fusant à la surface aquatique, ainsi qu’aux cercles concentriques qui naissent et s’amplifient à chaque point d’impact, la diffusion subtile des bruits causés par le contact dynamique du minéral et du liquide : « La dernière pierre / que j’avais lancée dans le lac / ne ressemblait pas / à une pierre / Elle était comme / une oreille qui voulait / entendre une autre oreille » (DCDA, poème CCCLXXII). Comment mieux dire à quel point l’entre-écoute est nécessaire pour que l’oreille chamanique atteigne et maintienne son plein régime ? Et si l’on rapproche cette dernière formule – qui offre à l’eau le supplément réactivé d’un organe auditif capable d’entendre non seulement les sons mais aussi comment d’autres les entendent – des constatations suivantes, qui présentent toutes deux le contenant de toute forme d’eau comme une étrange bouche, on aura saisi selon quelle nécessité la constitution, à travers monde, de véritables appareils audiophonatoires capables de fonctionner en boucles complexes, est l’une des entreprises majeures d’une poésie à ce point marquée par l’expérience chamanique : « J’ai cru que très loin le grand fleuve parlait et que sa voix résonnait comme la montagne. » (AC, p. 181) ; « J’ai entendu les ombres qui se lavaient les mains dans la salive des fontaines » (ibid., p. 147). Cette plongée de l’oreille dans les eaux a quelque chose de lustral, mais aussi d’inaugural, et les exemples de scènes semblables, qui fonctionnent comme des baptêmes païens, ne manquent certes pas dans le chamanisme traditionnel. Prenons-en pour témoin cette observation d’Alfred Métraux : 

    Selon la tradition Caribe, le premier piai (chaman) fut un homme qui, entendant un chant s’élever d’une rivière, y plongea hardiment et n’en sortit qu’après avoir appris par cœur le chant des femmes-esprits et avoir reçu de celles-ci les accessoires de sa profession49. 

    Ou encore ce poème de la Choktaw Marie Jacob : « La boue clapote sous mes pieds. / Des odeurs s’élèvent du bois, humides, collantes. / J’entends et j’écoute, émue. / Des murmures surgissent, en raclant, de mon enfance […] / Seul le vent qui siffle répondit en se jetant / Dans mon manteau, en ébouriffant mes cheveux. / Soudain la voix de mon père résonna dans le halètement de mon sang »50. La légende Caribe nous enseigne que l’on ne devient chamane qu’après avoir plongé dans des eaux qui sont en même temps des chants, et l’expérience relatée par Marie Jacob nous apprend qu’aux sons aquatiques extérieurs ne manquent pas de correspondre des sons liquides intérieurs, ceux de l’appareil circulatoire en l’occurrence, et ce, comme une sorte de préalable au surgissement de l’acousmate paternel. Une remarque de Mario Mercier met d’ailleurs l’accent sur cette interaction entre dedans et dehors : « Bien qu’un chuintement intense emplisse mes oreilles, j’entends tout, mais ce que j’entends nevient pas de l’extérieur. Ce bruit naît à l’intérieur de moi-même. On dirait qu’on traîne des pierres au fond de l’eau »51. 

    On pourrait dire que parmi les instruments de prédilection d’un poète à ce point proche des chamanes, il en existe un qui pourrait, de son oreille consacrée sous les espèces de l’eau, être l’emblème, et ce, pas seulement à cause de sa similitude de forme avec l’un des éléments du système auditif (la cochlée) : il s’agit du coquillage, qu’il soit la coquille qu’on applique contre le tympan pour entendre le bruit de mer que fait le passage du sang aux tempes, ou la conque dans laquelle Serge Pey dit parfois certains de ses poèmes52. Notons d’abord que le coquillage, à travers ces usages, permet de participer de plusieurs éléments : il est apparenté à la matière minérale ; il donne à entendre, à la fois par conduction aérienne et conduction osseuse, la rumeur d’un flux liquide ; et lorsqu’il sert en même temps de porte-voix et d’étouffe-voix, il est le réceptacle paradoxal d’un tourbillon pneumatique. Toutes ces qualités justifieraient déjà son élection au meilleur des statuts héraldiques53. Mais ce qui emporte in fine une telle décision, c’est que les divers usages qu’on peut en faire renvoient tous à la scène inaugurale du poème : « Quelqu’un avait commencé le premier / avec la tempe d’un coquillage infini » (MC, p. 59).

    D’où l’on peut inférer que l’injonction qui suit a valeur d’art poétique : « Entends / dans une Tempe / l’Éternité qui se perd / d’un coup de pierre » (EA, p. 22)…

     

    *

     

    La pluie a des rythmes que le rythme ne connaît pas. Il faut savoir aussi écouter la musique qui ne fait pas de musique. // Plus loin une autre gouttière prolongeait le son de la pluie en tombant sur une fleur verte. Les gouttes d’eau sont des syllabes54.

     

    Je t’ai invité à danser / dans la musique sans / musique de toutes / les planètes55.

     

    Si la pluie est cette version des eaux qui permet le passage aux manifestations météorologiques, le rapprochement de deux expressions dans les citations mises ici en exergue nous autorise aussi à nous élever jusqu’à l’espace interplanétaire. En effet, il est un point commun entre les grands événements du climat et les mouvements du cosmos : une mise en acte de rythmes complexes, régis par les lois statistiques des grands nombres, un peu comme dans les nuages stochastiques auxquels la musique de Xenakis nous a ouvert l’oreille. Ces combinaisons de masse qui pulvérisent tous les temps pulsés, fussent-ils polyrythmiques, des musiques humaines ou animales, sont bien ces « rythmes que le rythme ne connaît pas », cette « musique qui ne fait pas de musique », cette « musique sans musique », dont il vient d’être question. « Il faut entendre », ajoute Serge Pey, « le battement du rythme de l’univers,cette pulsation infinie qui va de l’étoile au poème. » (LLA)56. Faut-il pour autant parler à son propos d’une oreille exercée à écouter ce que les pythagoriciens nommaient musique des sphères ? On restera prudent sur ce point, étant donné que là aussi la référence première, celle qui a sans doute été la plus fécondante, n’appartient pas en premier chef à l’antique culture présocratique (même si elle la rencontre)57, mais, une fois encore, aux traditions chamaniques, lesquelles sont loin d’entretenir une écoute purement algébrique des mouvements célestes.

    L’ethnologue et musicologue Bernard Lortat-Jacob a partagé longtemps la vie des Indiens Moutaléros, et plus particulièrement celle du chamane Charango, dont la voix brouillée l’a peu à peu initié à la compréhension d’un peuple qui pense sa musique comme il pense le monde, et inversement. L’un des nombreux récits de Charango nous fait à notre tour accéder à cette cosmologie musicale et à la musique douée de retentissement cosmique qui en découle : « … L’eau avait alors fertilisé nos terres et permis aux hommes de s’accoupler. En ce temps-là, nous vivions dans les arbres, accrochés à leurs branches comme les fruits de Rxo. Des arbres si hauts que personne ne pouvait en voir les cimes. Nous étions alors nombreux à proférer le monde et c’est de ce temps-là que date mon savoir… / À cette époque, la musique existait dans le souffle des hommes et dans les flûtes, mais c’est du ciel qu’elle venait. Car imaginerais-tu un seul instant que les étoiles et leurs énormes masses puissent se mouvoir dans le silence ? Cette musique est forte, au contraire. Et désormais Llymna la chante et je l’entends durant mes voyages. »58. 

    C’est dans la perspective à la fois cosmogonique et démiurgique ouverte par un tel récit que Serge Pey oriente son oreille chamanique vers les étoiles. Son écoute le conduit à affirmer que dans le ciel aussi il y a du son et du sens : « Les étoiles font des phrases / où nous participons comme / des articles ou des prépositions / devant la nuit »59 ; « Je parle / Tu parles / comme une étoile / Nous conjuguons la nuit » (MC, p. 55)… Parfois l’étoile en reste à l’inarticulé ou à l’inaudible, comme si elle se faisait l’écho des souffrances terrestres : « On a cloué Federico entre deux banderilleros devant la bougie qui soude l’étoile et la fait crier dans sa fourrure de cuivre. » (AC, p. 162) ; « J’ai écouté le silence qui sciait une étoile absolue » (ibid., p. 141). Mais elle est le plus souvent l’interlocutrice privilégiée : « Nous écoutons l’étoile pauvre qui parle à l’oiseau pauvre battu dans la forge de sa prière. » (ibid., p. 98)60.

    La physique et la chimie particulières des corps astraux n’est d’ailleurs pas séparée de celle des corps vivants, car tous relèvent de la même substance. Une curieuse scène nous permettra d’en avoir la preuve. Il s’agit de la dernière strophe d’un poème qui entrelace les mouvements de la danse flamenca à ceux de la tauromachie. (AC, p. 170) Le danseur fait un trou dans la lumière, tandis que le torero « enfonce dans l’horloge d’un taureau » « l’aiguille / de sa montre ». Espace et temps se trouvent donc ouverts comme des nierikas. C’est alors qu’il est dit ceci : « L’homme broie / dans un mortier d’étoile / une oreille d’œil ». Un mortier est un trou dans de la pierre, une oreille est un trou dans la tête. L’étoile diffuse de la lumière, l’œil la perçoit. Mais pourquoi mortier, étoile, oreille et œil sont-ils ici associés ? Cette étrange équation à quatre inconnues pourrait se résoudre de façon plausible dans le cadre des enseignements jusqu’ici acquis. Il faudrait, pour ce faire, considérer que l’action de l’homme ici consiste à mettre en œuvre une clairaudience-clairvoyance aux fins de percevoir à la fois l’étoile comme lumière et l’étoile comme musique, ce qui justifierait l’expression « oreille d’œil ». Le contact avec l’étoile de l’homme ainsi doté et ainsi intentionné ne se ferait pas sans violence, à la façon d’une collision interstellaire. Or, que pile-t-on dans un mortier ? Outre des épices et d’autres ingrédients culinaires, toutes sortes de matières à partir desquelles on peut obtenir des médicaments, ou alors les éléments nécessaires à des opérations chimiques voire alchimiques. La dernière strophe de ce poème dirait à la fois ce que fait ce poème (et peut-être tout poème de Serge Pey) et ce que fait le poète qui fait ce poème (en usant de son oreille chamanique) : en entrelaçant la danse flamenca, la tauromachie et le poème, le poème en effet fonctionne non seulement comme une danse flamenca ou une faena mais encore comme un mortier où sont broyés, pour être mieux mêlés, tous les éléments qui y sont convoqués ; tout homme doué d’une oreille apte à voir l’étoile et d’un œil capable d’en entendre la musique est à la fois un danseur flamenco, un torero, un poète… et un chamane ; l’alchimie de la parole dont se compose le poème est aussi l’alchimie des gestes dont s’animent la danse comme la corrida, mais encore l’alchimie qui préside à l’élaboration de la clairvoyance-clairaudience. Ce qui nous autorise pour conclure à aborder, telles qu’elles peuvent être pensées à l’aune de l’oreille chamanique, les places respectives du corps et de la musique dans le poème de Serge Pey comme dans sa réalisation sous forme de performance.

     

    *

     

    J’entends les flûtes qui soufflent / dans les os / d’un corps61

     

    Il ne faut en effet pas croire que l’oreille chamanique, avec son sens polyvalent de la nuance, soit dépourvue de violence. Broyer ses organes dans le mortier de l’univers demande une énergie qui ne s’exprime pas sans sauvagerie. Là encore l’expérience peyotique proprement dite ne manque pas de rappeler cela à l’envi. L’audition (et avec elle l’exercice des autres sens) perce souvent littéralement le corps jusqu’aux os, comme si la conduction osseuse, si importante dans l’écoute habituelle, se trouvait amplifiée jusqu’au supplice : « Peyotl / à chevelure libre / qui m’enfonce des / leviers de son et / d’odeur dans mon / squelette » (N). L’ensemble de l’appareil osseux est ici soumis à rude épreuve, comme si les sens le manipulaient à la façon d’un fantastique appareil à torturer, fait de vrilles pour percer les os et de mécanismes de torsion et d’écartèlement pour les étirer et les briser. Or, la polysémie du terme « levier » ne manque pas de superposer à cet engin de calvaire le dispositif permettant de soulever des montagnes, ou encore le moteur d’une propulsion roborative. La souffrance induite par l’exacerbation des sens n’est pas vaine : elle ouvre les voies d’une connaissance libératrice. Et c’est bien parce qu’elle est nécessaire à la sortie de soi requise par le poème qu’elle y est si souvent mentionnée. Par exemple, lorsqu’elle s’attaque, jusqu’au jaillissement du cri, à la substance cérébrale elle-même. Pour cette symphonie des hurlements, une phrase de Nierika (« Mais qui / guérit Datura-Kieri / de ses défauts / en lui faisant les / doigts qui ouvrent les / sons du cerveau ? ») trouve bien entendu dans le reste de l’œuvre bon nombre de répercussions, à l’instar de celle-ci : « Un cerveau hurle / sur une branche / fouillé par une serre / […] Le cerveau est seul // Très haut dans le noir / on entend son chant de crapaud » (DCDA, CDII). Des « doigts » (qui sont ceux d’un thérapeute-chirurgien) à la « serre » (d’un prédateur fantastique), on passe également des « sons » (qui désignent de façon neutre la musique mentale) à un hurlement qui s’apparente au coassement montant d’un rut irrépressible. Il y a un devenir-crapaud du cerveau, dès lors que l’oreille chamanique est venue fouiller dans ses circonvolutions. 

    Mais ce devenir-crapaud n’est que l’une des formes que peut adopter la logique métamorphique dont l’épreuve peyotique (et poétique) est animée. Les brisures, fractures et autres écartèlements font du corps tout entier (système pileux, chair, os, liquides, organes et système nerveux) la matière d’un dépeçage généralisé au terme duquel tous les éléments émondés n’en restent pas moins vivants et susceptibles de s’associer ensuite à volonté les uns les autres selon d’infinies combinaisons. La boucherie sublime qu’est si souvent l’œuvre de Serge Pey ne passe donc par la phase d’équarrissage que pour mieux rebouter et enter les fragments dans un nouvel ordre et selon des associations inattendues, et ce, d’autant plus que d’autres éléments que ceux prélevés sur le corps humain viennent entrer dans cette danse de vie. Nous tenons là une version sauvage du solve et coagula de l’alchimie occidentale.

    Les greffes polymorphes, si nombreuses dans cette œuvre, sont autant de témoignages de ce travail d’authentique parturition. L’oreille est tout particulièrement habile à s’accoler avec d’autres parties ou organes du corps, ou à à se fondre en elles. Son association avec l’œil, déjà mentionnée ici plus d’une fois62, n’est pas privilégiée, même s’il n’en reste pas moins vrai qu’elle découle de la forte alliance qui se noue, dans l’état de conscience induit par le peyotl, entre audition et vision. C’est par exemple ce que Rouhier décrit sous le nom d’ « audition visuelle »63, et qui est par conséquent plus élaboré que les auditions colorées décrites pour certaines pathologies, ou invoquées par Olivier Messiaen à propos de certains passages de ses compositions. Dans ces derniers cas, des textures sonores suscitent automatiquement des images ou des mirages de couleurs, qui se dessinent et s’animent de façon abstraite. Dans celui qui nous intéresse ici, il y a surgissement d’un spectacle complet autant que complexe, dans lequel des formes réalistes agissent de façon inattendue, sans que l’étrangeté des scènes qui se déroulent ainsi soit à aucun moment une entrave empêchant de les considérer comme effectives. Le mécanisme est le suivant : « les impressions sonores sont transformées en hallucinations visuelles »64. 

    L’oreille est souvent transportée au bout des membres, et s’il n’est pas possible ici de faire une étude approfondie de toutes ses unions telles qu’elles sont présentées tout au long de l’œuvre de Serge Pey, on commentera cependant quelques occurrences dans lesquelles oreille et main, puis oreille et pied, convolent en justes noces. En effet, il ne faut pas oublier ces affirmations : « Le poème non né de l’oreille / n’a pas de mains dans les yeux / ne marche pas avec les pieds / arrache les langues / et bâillonne les bouches » (MC, p. 55)65. Dès lors qu’un poème naît de l’oreille chamanique, outre qu’oreille et œil s’y pénètrent l’un l’autre, d’autres accouplements s’effectuent : oreille-bouche, oreille-langue, main-œil-oreille… Ce poème finit même par suggérer que seule la main (sans doute activée elle-même par des langues de feu) peut secourir et guérir des oreilles défectueuses : « La gauche et la droite du feu / se rejoignent / dans la main épaisse du ciel / et retournent les oreilles / qui n’ont pas entendu » (ibid., p. 56). Serge Pey invente le verbe champter pour dire l’action consistant à conférer de l’espace, de la plasticité et de la fertilité (sans doute aussi de la corporalité) au chant permis par l’association de l’oreille et de l’œil. Et pour ce faire, il faut recourir aux habiles vertus de la main. « Champter le chant », c’est faire du chant une matière malléable et même pétrissable, comme la glaise du sculpteur ou la motte du laboureur : « Et j’ai champté le chant / entre mes mains » (N). Or, ce pétrissage dans l’espace d’une matière appelée à devenir forme de beauté ou matrice des semences fournit le lieu ouvert où pourra se dérouler ce que Pey nomme la « marche du poème »66, c’est-à-dire, en l’occurrence la réalisation du poème en performance, office qui nous demande de prendre au pied de la lettre, plus précisément au pied de la voix, l’affirmation suivante : « Je marche dans ce que je chante. » (AC, p. 139). Ce qui fait du poète l’homme d’un circuit incessant entre les organes, puisqu’il peut être nommé ainsi : « Celui   qui   peut / parler  par   la / bouche / car il passe par / l’oreille / car il passe par / les yeux / car il passe par / les pieds » (VECF, p. 57). Ce circuit, via la bouche et l’oreille, de la main au pied, peut aussi se dire du pied à la main. Surtout, il induit un principe, non seulement de collaboration, mais encore d’interchangeabilité entre toutes les parties du corps. Certaines d’entre elles peuvent être des organes auditifs  d’exception. Par exemple, le pied qui marche, qui danse, qui rythme la parole, est aussi doué d’une ouïe adaptée à de subliminaires opérations acousmatiques : « Il n’y avait que les oreilles de / tes pieds / qui entendaient le sel » (ibid.,p. 63). Ou bien il est un sexe féminin capable d’entendre la musique même d’éros : « Tes pieds étaient ton sexe / où j’ai enfoncé le puits / de musique de tous les sexes » (ibid., p. 67)67.

    On aura compris que, si les organes sont pour Serge Pey interchangeables dans leur fonction, cela n’est en rien métaphorique : leur collaboration extrême, parfois si forte qu’en effet ils se confondent, repose sur de véritables expériences chamaniques68, dont les poèmes sont l’incessant autant que divers retentissement. À ce titre, si le regard second (celui du troisième œil) est une instance fondamentale, en ce qu’il se révèle capable de pénétrer l’intimité de la matière, il ne peut l’être que dans la mesure où tous les sens le travaillent et le font travailler, l’oreille tout particulièrement. Cette dernière, réceptrice première des rythmes et des sons (paysages sonores, rumeurs et bruissements du corps, langage, musique), crée en effet les conditions de l’émergence des perceptions chamaniques, comme de la naissance des poèmes69. « Ma bouche est uniquement une oreille qui voit » (LCH, p. 43) ; il existe une « oreille      préalable / de la voix » (VECF, p. 57) : ces formules, entre autres, désignent la spirale dynamique par laquelle le poème et la vie accèdent à un savoir inouï et bouleversant, reposant sur une toute autre logique que celle du principe d’identité et du principe de non-contradiction : « J’ai enlevé / le non et le oui de ma bouche / pour écouter / et j’ai entendu / deux paroles qui fermaient / le monde nu / Et j’étais un jour / qui revenait / et j’ai entendu / jusqu’à dire non / de ce qui est oui / et oui / de ce qui est non / Le Oui est une rose / et le Non sa racine au fond / de la terre des fous // […] // Pour dire Oui / simplement / avec des langues qui sortent / des oreilles » (AC, p. 59-60). Afin d’être en mesure de tout simplement écouter (préalable indispensable au poème), il faut extirper de soi (de son corps, de son cerveau, de sa bouche, de son langage) tout binarisme ; au-delà du deux, le monde s’ouvre comme une fleur gigantesque, et les pôles antagonistes se fondent l’un dans l’autre, ou encore se complètent dans une même organicité (à la façon du pétale et de la racine). 

    Or, pour la réalisation effective des postulats édictés par une telle logique d’inclusion généralisée, la musique est absolument nécessaire, tout d’abord celle qui est perçue acousmatiquement depuis toutes les caisses de résonance cachées dans l’univers, ensuite celle, faite par des hommes, qui retentit aux abords du poème, et en osmose avec lui70, surtout lors de sa réalisation performée. De la poésie on est sans doute habilité à dire : « Cette maison / aime la musique / et n’a pas de toit / car elle n’a rien à garder » (VECF, p. 23). En conséquence de quoi, la première des deux musiques susmentionnées galvanise l’opération par laquelle le poème s’élabore. Il faut pour cela susciter l’environnement acousmatique propice, et ce poète qui avoue aimer « la musique des saxophones qui remplissent le ventre des vaches » (AC, p. 182) peut donc à bon droit prodiguer le conseil suivant à ses frères en poésie : « Appelle des saxos et / des avions dans les oreilles » (CODE). Mais la musique acousmatique ne prend toute sa vigueur que dès lors qu’elle est prolongée vers de la musique en bonne et due forme acoustique : « Le           tambour / imparfait / qui résonne / caché     dans le / mur accompagne / tous   les   chants / d’une mort / dont les        doigts / gratuits / aiment   ce   qu’ils / ne peuvent plus / aimer » (VECF, p. 95). L’imperfection de l’acousmate, son caractère impalpable, évanescent, désincarné, n’en demeure pas moins nécessaire à la musique, car il lui insuffle, à cause de son intimité avec la mort, une vibration interne qui fonctionne à la façon du duende tel que Lorca en a établi la « théorie » et le « jeu »71. Si bien que dans les tambours réels du rite chamanique retentissent aussi tous les tambours nichés dans les caches du monde. Alors, leur musique commune est nekuia : « Écoute / le tambour qui / murmure et dont le son / prépare une tombe / chaque matin / pour la jeune fille / Tacutsi-Metseri // Écoute le tambour / dont le son prépare une / tombe de résurrection de / l’autre côté de la mort » (N). Aussi devons-nous comprendre que les « bruits musicaux cadencés effectués par les Indiens au cours de leurs rites peyotliques, à l’aide de tambours, de hochets, de bâtons encochés »72 trouvent leur équivalent dans ceux que bâtons, crécelles et autres souliers de pluie, mais aussi lithophones, xylophones et métallophones rudimentaires propagent dans les performances de Serge Pey. Tous ces sons et rythmes sont dans les deux cas la substance indispensable pour nourrir l’écoute du poème. En effet, si le performeur peut à bon droit revendiquer, pour lui et pour d’autres créateurs sonores : « Nous versons des bols de son et nous faisons boire la musique » (DG), c’est qu’il a tiré les justes leçons, dans son expérience chamanique, de son écoute du « tambour qui envoie / des sons solides qui / alimentent la douleur / de la terre »73.

    Selon Bernard Lortat-Jacob, trois logiques musicales sont en effet à l’œuvre chez les Indiens de la Sierra Madre. Elles engendrent trois systèmes, « tantôt complémentaires et tantôt conflictuels ». « Le premier relève d’une vision cosmogonique. » En lui, « la musique suit l’ordre du monde et en épouse les contours. » Le deuxième « touche aux règles de conduite ». La musique y est « une politesse élaborée ». Autrement dit une façon de vivre entre humains, et avec le monde : « C’est bien parce que l’on chante ensemble que l’on peut mettre en commun des terres, des outils, répartir des récoltes et des troupeaux et que – à la mauvaise saison surtout – chacun peut bénéficier de l’entraide de tous. » À l’interdépendance des organes du corps correspond une étroite solidarité entre les hommes. « Le troisième système est abstrait et géométrique. Il se manifeste à travers les hallucinations de Charango […] La musique est un jeu de formes qui s’inspire librement des principes de la nature et non plus de ceux de la culture »74. Cosmos, communauté, connaissance, telle est la trilogie dont la musique est l’assemblage. Il a surtout été question dans ces pages de cosmos et de connaissance, même si la fraternité avec les Huicholes ou les artistes du flamenco y a été rappelée plus d’une fois, en un refrain de force secrète affirmant une réelle communauté.

     

    Il faut dès lors suspendre notre écoute en évoquant une fois encore les performances mêmes de Serge Pey. D’abord en ce qu’elles mettent en œuvre les enseignements délivrés par l’oreille chamanique non sans les associer aux « sonorités noires » du duende75 : « J’ai écrasé mon silence / sur la voix du martinete » (AC, p. 67)76. Ensuite en ce que ces affinités reliant la poésie, le chamanisme et le flamenco sont à la fois non seulement le vecteur d’une connaissance, la révélation d’une inscription profonde dans le cosmos, le signe d’une communauté immense, mais encore les manifestations d’une forme rare d’amour : « L’expression orale de ma poésie partage avec le flamenco le rythme du fondement de l’homme et de la pulsion amoureuse. » (ibid., p. 14) Amour au nom duquel le poète-chamane s’insurge : « Les poètes / meurent par les oreilles / et les trous // Garcia Lorca / a été fusillé par l’anus / un jour de Grenade / par la phalange » (CB). Contre tous les ordres sourds autant qu’assourdissants, Serge Pey use de son oreille chamanique pour réaliser, dans le poème comme dans sa performance, le partage du cosmos, de la communauté, de la connaissance et de l’amour. C’est pourquoi il la nomme aussi oreille « de l’Utopie », dans le cadre de cette « Première internationale amoureuse » où il est possible de partager le mot AMARADE77.

     

    1 MC, 55. [Liste des abréviations : V, Vertenebre, Ediciones Coma, Mexico, 1984 ; DCDA, Dieu est un chien dans les arbres, Jean-Michel Place, 1993 ; MC, La Main et le couteau, Éditions Paroles d’Aube, 1997 ; EA, L’Enfant archéologue, Éditions Jacques Brémond, 1997 ; LCH, La Langue des Chiens, Éditions Paris-Méditerranée, 2001 ; LPOP, Lettres posthumes à Octavio Paz depuis quelques arcanes majeurs du tarot, Jean-Michel Place, 2002 ;VECF, Visages de l’Échelle de la Chaise et du Feu, Dumerchez, 2003 ;  AC, Les Aiguiseurs de couteaux, Éditions des Polinaires, s.d. ; les citations extraites de Nierika (N) ne portent pas de références de pages puisque ce texte, édité sous le titre Nierika ou les mémoires du cinquième soleil, paru chez Cadex en 1994, nous est connu ici sous la forme d’un courriel communiqué par Serge Pey ; il en va de même, et pour les mêmes raisons, avec L’Horizon est une bouche tordue (HBT), La direction de la grêle – Lettres à Jean Capdeville datées du 47 août au 11000 décembre 2002 (DG), Corbeau définitif (CODE), Comment branler le Bouddha – Contribution à une dialectique de la masturbation divine (CBB), PS, Poèmes stratégiques ; avec LLA, La Langue arrachée, thèse soutenue en 1997 à l’Université de Toulouse-Le Mirail ; et avec RJ, qui rassemble les textes d’un récital donné en juin 2003].

     

    2 « Il n’y a pas de rupture entre le poème et la vie. C’est le sens de ma rencontre avec les Huicholes et avec le peyotl que j’ai toujours pris d’une manière rituelle et que je porte en partie dans mon nom. » (MC, p. 29).

     

    3 René Barbier, L’approche transversale – L’écoute sensible en sciences humaines, Anthropos, 1997.

     

    4 LPOP, p. 46.

     

    5 Sur la première phase, des différences sont à noter d’un individu à l’autre. Ainsi le Docteur Alexandre Rouhier, dans un ouvrage célèbre, note-t-il : « Certains observateurs constatent, sous l’action du Peyotl, une diminution sensible de l’acuité sensorielle. D’autres présentent, au contraire, une hyperesthésie évidente. […] L’ouïe est affaiblie chez Putt et affectée d’un bourdonnement persistant. Eshner constate qu’elle est moins fine, ‘comme s’il y avait diminution de l’accommodation’, mais qu’elle est plus réceptive. Elle est nettement exacerbée chez Dixon et chez Havelock Ellis pour qui le plus léger bruit paraît grossi dans des proportions considérables. » (dans La plante qui fait les yeux émerveillés – Le Peyotl, Guy Trédaniel éditeur, Éditions de la Maisnie, 1989 [première édition 1926], p.306) Retenons qu’ « exacerbée » ou « moins fine », l’ouïe est dans les deux cas plus performante parce que plus ouverte.

     

    6 Marino Benzi, Les derniers adorateurs du peyotl, Gallimard, 1972, p. 306.

     

    7 Textes écrits à Mexico, mais aussi dans la Sierra Madre et à Santa Catarina (où vivent les Huicholes), en 1977, 1985, 1989 et 1992. Pey précise dans Autour des oiseaux atomiques (entretien avec Thierry Renard) : « Le poète est un fondateur de parole et de geste et un découvreur d’inconnu avec les mots. Mais si les mots sont seuls en faisant le poème ils ne sont plus des mots. L’inconnu doit tarauder le langage. Ce qui m’intéressait, dans l’art des chamanes huicholes, c’est cette pratique qui consiste à voir à travers la matière et à faire un trou qu’ils appellent un nierika. Le voir du chamane remplit sa langue. » (dans MC, p. 28-29).

     

    8 V, p. 124.

     

    9 Le silence est donc à ranger parmi les « armes miraculeuses » chères à Césaire, ce qui permet à Pey de parler, au même titre que pour le poing, les instruments de percussion ou le vent, de « coup de silence » (MC, p. 76)…

     

    10 En réalité, ce dispositif n’est pas exclusif du chamanisme, et à travers lui Pey rencontre les parcours de bien des mystiques, par exemple Rûmî, fondateur, au XIIIe siècle de l’Ordre dit des Derviches Tourneurs : « Efforce-toi de faire passer ton idée de ton oreille à ton œil, afin que ce qui jusque-là était irréel devienne réel ; / Après cela, ton oreille deviendra de même nature que ton œil… » (cité par Eva Meyerovitch, Mystique et poésie en Islam (Djalâl-ud-Dîn Rûmî et l’Ordre des Derviches Tourneurs), Desclée de Brouwer, 1972, p. 107).

     

    11 Dans Chamanisme et chamans – Le vécu dans l’expérience magique, Dangles, 1987, p. 183.

     

    12 Ibid., p. 185.

     

    13 N, Hommage aux pèlerins du peyotl, Pâques 1989.

     

    14 Autre expérience consignée dans l’écoute de la peinture : « C’est vrai que je t’ai entendu alléger la pesanteur. » (DG).

     

    15 LLA.

     

    16 « En plus des légers bruits hallucinatoires, Havelock Ellis éprouve un tintement dans les oreilles » (Rouhier,  op. cit., p. 307). Quant à Weil Mitchell, il a « une hallucination de l’ouïe » qui engendre une vision : « J’entendis des sons rythmiques qui semblaient s’approcher. Je vis alors la plage de Newport. » (ibid.).

     

    17 « J’entendis chanter dans l’une de mes oreilles. » Tel est le compte-rendu sec, mais pas moins émouvant, d’un expérimentateur cité par Alexandre Rouhier. (Ibid., p. 286).

     

    18 Op.cit., p. 377.

     

    19 Rappelons que jikuri est l’un des noms du peyotl.

     

    20 Plus précisément, il s’agit ici du poème intitulé Conte du Troisième peyotl, daté de novembre 1985, dans lequel Pey reprend une légende huichole, celle de Nuipashikuri, l’esprit « qui aveugle et qui saoule les femmes ».

     

    21 Sur la notion d’acousmate (bruit ou son dont on ne saisit pas la cause et qui peut donc être imaginaire, halluciné, ou tout simplement intériorisé), rappelons qu’elle fournit le titre de deux poèmes d’Apollinaire, mais qu’elle avait été théorisée, entre autres, par les Pères de l’Église pour désigner la voix des anges ou la voix de Dieu.

     

    22 AC, plus précisément dans Lettre à Chanter au Señor José Martín Elizondo, p. 25.

     

    23 Ibid., dans Entretien avec Ramiro Oviedo, p. 15.

     

    24 Ibid., plus précisément dans Coplas infinis pour les hommes-toros du dimanche, p. 202.

     

    25 Homère, Odyssée, Chant XI, divers extraits prélevés p. 82 à 88 (vers 22 à 154), dans la traduction de Victor Bérard, neuvième tirage, Les Belles Lettres, 1974.

     

    26 CBB.

     

    27 PS, plus précisément dans Grammaire générative.

     

    28 Toutes les citations de ce paragraphe sont tirées de CODE.

     

    29 N, plus précisément dans la Vision du peyotl datée du 4 mai 1991.

     

    30 N, plus précisément dans Chant rituel de la bénédiction des sandales des peyoteros et Poème personnel, daté de novembre 1985.

     

    31 Ce bref bégaiement, nous aimons à y entendre, plutôt qu’une coquille, le tremblement sacré d’une émotion soudaine devant l’immensité de la diversité des voix acousmatiques.

     

    32 Les ituris, ou « lits des dieux », « sont des plaques de bois, enduites de cire d’abeille, sur lesquelles les poètes-chamanes, à l’aide de dessins idéographiques symbolisés, racontent le chemin initiatique qui les conduit à la vision. » (LLA).

     

    33 L’Évangile du serpent, CD Tribu, n° 30, 1995.

     

    34 Mircea Éliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1974, p. 91.

     

    35 N, plus précisément dans Méditation devant un Ituri de José Benitez Sanchez (Jacal de Usha Neweme – octobre 1985).

     

    36 L’expression est d’un autre poète clairaudiant, Boris Gamaleya, dans Vali pour une reine morte, Graphica, Saint-André, Île de la Réunion, 1986 (première édition 1973), p. 34.

     

    37 N.

     

    38 Si le chien peut en effet prendre lui aussi la fonction de totem investissant toute substance intime de son être : « le sang de la voix d’un chien / entrait sans frapper » (AC, p. 55), on pourrait rajouter ici au moins les coassements et les vrombissements : « écoute le chant du crapaud / et de la coccinelle de cuivre » (ibid., p. 125). Ou les criaillements d’un oiseau de haute volée qu’une nomination homérique permet de ranger au nombre des compositeurs : « la mouette de musique » (ibid., p. 114).

     

    39 N, plus précisément dans la Vision du peyotl daté du 4 mai 1991.

     

    40 N, plus précisément dans le Poème du peyotl – Méditation devant l’ituri de Tutukila Carrillo (8 juin 1989).

     

    41 Plus précisément dans le Chant du peyotl, Version personnelle écrite à partir des chants chamaniques de Hilario, Eusebio et Antonio rapportés par Fernando Benitez, Huejuquilla, avril 1989.

     

    42 AC, p. 198.

     

    43 N, plus précisément dans le Chant du peyotl, Version personnelle écrite à partir des chants chamaniques de Hilario, Eusebio et Antonio rapportés par Fernando Benitez, Huejuquilla, avril 1989.

     

    44 N, plus précisément dans Rencontre avec le peyotl 1989 – Adaptation d’un chant rituel.

     

    45 Se reporter aux pages 40 à 43 de LCH. En particulier aux formules initiales et finales : « L’écho est l’arme des enfants. » ; « Ma bouche est uniquement une oreille qui voit et qui répond comme un œil qui aurait vu l’avenir »…

     

    46 Nous ne sommes pas loin ici des conceptions exposées par Herder : « tout conflue et devient un dans l’homme intérieur » (cité et traduit par Olivier Dekens, dans Herder, Les Belles Lettres, 2003, p. 106) ; ou encore par Leibniz : « tout est conspirant sympnoia panta, comme disait Hippocrate » (cité par Jürgen Trabant, dans « Der akroamatische Leibniz : Hören und Konspirieren », dans Paragrana 2, n° 1-2, Akademie Verlag, 1993, p. 70).

     

    47 Ce qui rappelle encore Boris Gamaleya : « Le geai écoute l’oie sauvage. Et l’oie sauvage écoute Liszt. Et tous écoutent Taniou qui écoutent le geai… » (dans L’Arche du comte Orphée, Azalées Éditions, Saint-Denis de la Réunion, 2004, p. 245).

     

    48 N, précisément dans le Chant du peyotl, Version personnelle écrite à partir des chants chamaniques de Hilario, Eusebio et Antonio rapportés par Fernando Benitez, Huejuquilla, avril 1989.

     

    49 Dans Le shamanisme chez les Indiens de l’Amérique du Sud tropicale, p. 210, cité par Eliade, op. cit. p. 91.

     

    50 Cité par Elemire Zolla, Le chamanisme indien dans la littérature américaine, Gallimard, 1974, p. 334.

     

    51 Op. cit., p. 163.

     

    52 « Quand j’utilise la grande coquille de mer, ‘la concha’, je dois respirer en même temps que je dis mon poème et je crée ainsi une suroxygénation du cerveau qui me conduit dans un état proche de l’hallucination. » (LLA).

     

    53 Par ailleurs, les vibrations qu’il amplifie dans tous ses emplois sont animées d’une vertu particulièrement sensible : la capacité à induire ferveur, vertige, envoûtement : « Un coquillage nous donne l’ordre de dormir et d’écouter le froissement de deux grandes pierres. » (AC, p. 134).

     

    54 CCB.

     

    55 AC, p. 63.

     

    56 Cette écoute du rythme cosmique est un trait distinctif du chamanisme : « le chaman s’accorde au Grand Rythme universel. » Mario Mercier (ibid. p. 189)

     

    57 « La lyre portée par Orphée joue sur les rapports simples de longueurs mesurées. C’est l’instrument de la proportion qui établit la correspondance avec les proportions du monde. Nous ne sommes pas loin de Pythagore et de sa musique des sphères. » (LLA)

     

    58 Dans Indiens chanteurs de la Sierra Madre – L’oreille de l’ethnologue, Hermann, 1994, p. 138.

     

    59 PS, plus précisément dans Grammaire générative.

     

    60 L’analyse portant sur les étoiles dans la nuit vaut aussi pour le soleil dans le jour : « P  l  u  m  e  de Xilaunim le son / du soleil » (N) ; « Voilà / que le soleil / maintenant avait un / nom et s’appelait / Taweviekame // […] Voilà / que les hommes / renvoyèrent / sa lumière en / chantant / car le son est un / miroir / visible » (ibid.) ; « Père soleil Tayau / […] Tu as l’oreille noire / du tambour transfiguré / par les phalanges du / peyotl » (ibid.) ; « Le soleil n’est qu’un peu de bruit » (MC, p. 70) ; « Ainsi / le chant du coq est aussi le soleil / […] / Ainsi les annonces de la radio / sont le bruit du soleil / comme le chant de l’âne dans la cour // Le soleil de l’aube / sait qu’il est un coq / ou un âne / ou la musique d’une radio » (HBT).

     

    61 DCDA, poème CCCLXV.

     

    62 En voici d’autres exemples, au hasard et en vrac : « Je te porte une oreille de / l’œil // ô Kieraka / toi qui gardes l’intérieur / du peyotl // Toi qui parles au / petit homme vert qui rit / dans le peyotl // […] Toi qui es / l’oreille qui parle / dans l’œil » (N, plus précisément dans le Poème dédié au lézard sur le chemin du désert, du 20 novembre 1985) ; « Colle tes oreilles sur tes souliers / Entends tes yeux » (RJ) ; « Toute voix est une boule / dans la bouche // Quand on l’entend / on inverse / ses oreilles pour voir l’enfant / que nous avons dedans » (ibid.) ; « Le poème est une oreille / et non une bouche / car l’homme est né / d’une oreille qui voit / et toute oreille copie l’enfant / qui tourne dans le ventre d’une étoile » (MC, p. 55) ; « Fais que nos yeux / aient des oreilles / et nos oreilles des yeux / et notre langue une main / et notre main une langue dans le feu […] Fais que nos paroles / soient / des poissons / dans les oreilles / infinies / de nos prisons finies » (RJ) ; « Le silence traverse une poupée / de paille avec deux boutons / qui lui cousent les yeux et les oreilles » (CODE)…

     

    63 Op. cit., p. 310.

     

    64 Ibid., p. 309.

     

    65 L’expérience chamanique dénoue de tels bâillons : « Peyotl / qui tire une main / de ma gorge » (N).

     

    66 Voici ce qu’on peut lire dans un appel lancé par Serge Pey en 1985 « pour une Marche mondiale de la poésie » : « Parfois on rencontre / un pied / de l’autre côté de la page / pour nous signifier / que l’on n’écrit pas / mais que l’on marche / et qu’il faut aiguiser nos crayons / au bout de nos souliers ». À quoi fait écho, entre autres, la formule suivante : « Entends / mes pieds hors de moi / qui marchent vers moi » (DCDA, poème intitulé poétique).

     

    67 Et à son tour, tout sexe est réceptacle de la vibration, comme le dit, de façon facétieuse, l’anecdote suivante, fondée sur une référence précise à l’accent toulousain et à certain usage en vigueur dans le Ville Rose, par ailleurs déjà chanté par Claude Nougaro : « j’avais inventé le commencement d’une contre-prière. J’explorais alors vocalement le mot ‘Bouddha’ et le mot ‘Aum’. Dans une parodie du ‘Aum Mané Padme Aum’, je disais l’index replié sur le pouce, et les trois autres doigts levés en même temps : ‘BOUDU CONNNNNM !’ en faisant traîner le n jusqu’à l’extase. // ‘BOUDU CON !’ désigne dans notre langue ‘Dieu’ et le ‘sexe’ de la femme, expression qui, prononcée dans une seule émission de la voix, s’emploie comme un étonnement. (Le second terme de l’expression, ‘CON’, étant utilisé dans l’usage familier comme un virgule permanente, pratiquement après chaque mot, pour rappeler d’où nous venons). // Le ‘OM ‘ rassemble tous les sons, le ‘CON’ rassemble tous les sexes. // En prononçant le ‘CON’ comme le ‘OM’ on passait ainsi du ‘BOUDDHA OM’ au ‘BOUDU CON’ au  nom du Principe. » (CBB)

     

    68 L’interdépendance des organes fait partie des hallucinations constitutives du chamanisme, comme peut le rappeler, entre autres, cette notation de Mario Mercier : « Dans la bergerie, une femme pousse un cri strident. Je l’ ‘avale’, il n’y a pas d’autre mot. » (Op. cit., p. 163).

     

    69 « Nous émettons l’hypothèse qu’une des différences entre la chanson et le poème, dans toutes les traditions, serait justement pour le poème une langue qui se forgerait à partir de la vision hallucinogène, alors que la chanson appartiendrait à la création d’un circuit passant par le canal traditionnel de la bouche et de l’oreille. » (LLA).

     

    70 De tous les dispositifs musicaux qui rythment les performances de Serge Pey on pourrait dire ce qu’il dit lui-même de celles liées aux « aiguiseurs de couteaux » : « Le rythme des couteaux frottant sur la meule n’est pas tant un accompagnement musical mais une ponctuation ou une grammaire sonore. » (AC, p. 8).

     

    71 Rappelons cette formule : « le duende n’arrive que s’il voit la possibilité de la mort ». (Lorca, Théorie et jeu du duende, traduction de Sophie et Carlos Pradal, Sables, 1989, p. 26).

     

    72 Rouhier, op. cit., p. 310.

     

    73 N, plus précisément dans le poème intitulé Troisième vision du peyotl, daté du 10 avril 1985.

     

    74 Op. cit, p. 142-144.

     

    75 Lorca, op. cit., p. 9.

     

    76 Le martinete est  un chant flamenco accompagné par les coups de marteau du forgeron.

     

    77 Expressions dans PS, plus précisément dans le poème intitulé Nous avons enterré un mot du dictionnaire et dédié, entre autres, « à Michel Roussel alias / Radia Petrichenko / Fouriériste/ fondateur de la Première internationale amoureuse / pour ce mot d’AMARADE que nous avons partagé / dans les oreilles de l’Utopie / au Bal des ardents sur la terrasse / de la Fusillade du soleil / quelque part dans les Cévennes ».

     

     

     

     


    votre commentaire
  • Alexandre Gerbi

     

    1 : Deux articles d'Alexandre Gerbi à lire également : http://fusionnisme.blogspot.com/2008/06/leffarante-loi-60-525-ou-comment-le.html

    L'effarante loi 60-525
     
    .
     
     
    ou
     
    .
     
     
    Comment le général de Gaulle
    viola la Constitution pour débarrasser
    la France de ses populations
    d’Afrique noire

     

    2  : Intervention d'Alexandre gerbi au Colloque du Lucernaire en 2010 :

    L’Amor est morte


    De la « décolonisation »

    et de l’avenir franco-africain

    http://fusionnisme.blogspot.fr/2010/02/contribution-pour-le-grand-symposium.html

    __________

    Le texte ci dessous est téléchargeable sur : http://arevareva.wordpress.com/?attachment_id=48 

    Pour en finir avec les fléaux de la prétendue « décolonisation » 

     

     

    Préambule

     

    Ce qui nous broie aujourd’hui, 

    c’est une logique historique

     que nous avons créée de toutes pièces 

    et dont les nœuds finiront par nous étouffer.

     

    Albert Camus

     

       La prétendue « décolonisation » franco-africaine n’appartient pas qu’au passé. Elle engage tout notre présent. Selon un mode inversé.

       Faute historique majeure pour la France, la « décolonisation » est présentée, depuis un demi-siècle, comme un trait de génie de Charles de Gaulle ; amère défaite et énième flétrissure pour les Africains, elle est travestie en leur victoire et en leur honneur ; opération perverse et odieuse aux conséquences catastrophiques, elle est érigée, aujourd’hui comme hier, en summum de la justice, de la modernité et du progrès. 

       Ces manipulations n’auraient guère d’importance si, dans les faits, la « décolonisation » n’avait façonné notre époque, au gré d’une implacable mécanique idéologique et politique dont on observe, jour après jour, les terribles développements.

       C’est qu’en s’acharnant à maquiller, à travestir le phénomène en son inverse, nos élites se sont non seulement rendues incapables de l’analyser et, par conséquent, de le conjurer ; mais encore, elles continuent de l’alimenter et de l’aggraver en permanence. Quitte à nous conduire au dernier désastre.

       Il y a cinquante ans, la philosophie démontra son impuissance à démêler l’écheveau mortel qui finalement broya l’ensemble franco-africain et prépara nos malheurs contemporains. Pire, nombre d’intellectuels furent d’actifs complices de l’opération. Albert Camus, lui-même, échoua. 

       Après tant d’erreurs et de cécité, serait-il naïf d’espérer que le cours de l’exposé et ses inévitables réflexions sauront démontrer et ainsi éteindre les hypocrisies, les cynismes, les lâchetés, les mensonges qui accablent notre temps, nos esprits, afin de nous en épargner les écueils, si menaçants ?

     

     

     

     

     

    Introduction

     

    Une seule conclusion s’imposerait si nous vous suivons : rendez-nous notre liberté, donnez-nous notre indépendance et nous ne vous coûterons plus rien ! Oui, mais voilà, vous n’avez pas, Dieu merci, le droit de disposer ainsi de nous-mêmes, 

    et d’une partie de la République…

     

    Barthélémy Boganda

     

       Entre 1958 et 1962, les territoires de l’Afrique française n’ont pas arraché leur indépendance : celle-ci, dans le sillage de la IVème République, leur fut essentiellement imposée par le gouvernement de Charles de Gaulle. Selon un schéma secret que seules quelques voix éparses, dont l’ambassadeur Henri Lopes, osent avouer publiquement de nos jours.

       S’intéresser à la décolonisation franco-africaine, c’est ainsi aller au-devant d’un Système encore parfaitement contemporain. Il n’est que de regarder le monde, en particulier la France et surtout le Paris de l’an 2012 en ses sphères de pouvoir (milieux politiques, médiatiques, intellectuels…), pour s’en apercevoir de mille et une façons…

       Au cours des dix dernières années, cent fois j’ai essayé d’écrire quelques pages limpides qui permissent d’embrasser d’un seul regard l’ampleur du gâchis, et de mettre à nu les responsabilités des uns et des autres…

       J’aurais voulu montrer que la plupart des maux dont souffre la France contemporaine – déclin économique, relégation culturelle et régression sociale, échecs de  l’intégration, affaissement du sentiment d’appartenance à la France et d’amour du pays, replis identitaires ou communautaristes, montée des antagonismes interraciaux, interreligieux et interculturels, assujettissement politique et idéologique, crise d’identité et neurasthénie collectives, etc. – découlent du grand choix qui fut fait alors.

       Les Africains, jetés hors de la République malgré eux, étaient des Français, nos compatriotes, et ce sont ces compatriotes qui, depuis un demi-siècle, malgré eux, subissent des malheurs qui résultent non pas de leur volonté, mais des options de nos dirigeants et de nos apathies en retour.

       Une droite anachronique, porteuse des errements d’un autre siècle mais naguère si affreusement vivaces, s’appuya sur une gauche pervertie qui avait perdu de vue l’intérêt des hommes, au profit des chimères aveuglées de l’idéologie.

       A leur rescousse, vinrent les charlatans de l’Histoire, qui poursuivaient des desseins exactement inverses à ceux dont ils se réclamaient : Etats-Unis, URSS, Chine, Vatican, ONU, suivis de tous leurs chantres…

       Or la vision de la France et du peuple français qui présida au naufrage de la prétendue « décolonisation » jure infâmement avec toutes les idées qu’un vrai républicain, fils de 1789, peut se faire de la France.

     

     

    *  *  *

       Ainsi un monde nous fut confisqué, bien que ce monde de fraternité fût à la fois le rêve du peuple français et d’une partie de ses élites, en particulier de ses élites africaines – car en ce temps-là, les Africains étaient aussi, répétons-le, Français –, fraternité, mère d’une nouvelle civilisation pétrie à la fois des génies africains et français, tous désormais en grand péril, menacés de disparition ou de démence, dans un monde qui les a vus vaincus dans leurs aspirations les plus altières.

       La « Françafrique » qu’on a discréditée en la vouant aux plus abjects trafics, est une lourde perte pour tous les continents, pour l’humanité. Car la Françafrique ou l’Eurafrique que rêvaient les jeunes Léopold Sédar Senghor ou Félix Houphouët-Boigny comme tant d’autres, cette République franco-africaine eût joué pour l’univers le rôle d’un phare social, égalitaire, laïc et fraternel, par delà les races, les cultures et les religions.

       Au contraire, dessein ténébreux, la « décolonisation » entraîna la destruction de la France et de l’Afrique, sacrifiées sur l’autel d’une pureté de race et de civilisation à laquelle ni l’Afrique, ni la France, dans leurs profondeurs, n’ont jamais cru.

       Or qui ne voit que cette imposture, avec son cortège de misère et d’obscurantismes politiques ou religieux, trahit le plus profond des rêves français et des rêves africains, des rêves blancs et des rêves nègres ? 

    *  *  *

       Dans un monde où, si souvent, l’ubuesque le dispute au kafkaïen, en un tourbillon de luxes, d’horreurs et de corruptions, les rêves de libertés individuelle et collective s’étiolent de n’avoir été réservés qu’à de maigres portions de l’humanité ; au cœur de ce monde-là, que ne savons-nous faire nôtre les espoirs d’hier dans leurs habits éternellement neufs et éclatants, pour accompagner le triomphe, la renaissance des « futurs flamboyants » que Robert Delavignette, Alioune Diop, Léopold Sédar Senghor, Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, le bachaga Boualem, Félix Houphouët-Boigny, Léon Mba, Ahmed Sékou Touré, Diori Hamani, Albert Camus, Barthélémy Boganda, comme tant d’autres Français et Africains, emportèrent dans leur tombe ?

       Le microcosme politique, intellectuel et médiatique, hexagonal, franco-africain et ultramarin actuel, englué dans ses contradictions, prisonnier de ses complicités, de ses compromissions, de ses lâchetés, de ses bêtises, de ses prébendes, de ses hontes, sera-t-il capable de se réveiller enfin, comme au beau milieu d’un cauchemar, pour dire enfin la vérité ?

       Saura-t-on tirer de cette Atlantide sauvée des eaux la substance d’un renouveau dont la France, l’Afrique et la planète entière ont, plus que jamais, un besoin vital ?

       Il suffirait, pour cela, d’écouter enfin la sagesse des Ancêtres et de suivre la voix des hommes.

       Mais alors, il faudrait soudain tout reconstruire et bâtir un tout autre monde.

       Sommes-nous encore capables de Révolution ?

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Avertissement

     

       Les textes qui composent ce recueil font suite à Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses, essai publié en septembre 2006 aux éditions L’Harmattan.

       Ces articles, augmentés de notes, sont choisis parmi une centaine d’autres qui furent diffusés entre 2007 et 2011, sur différents sites Internet d’information et de débats, africains ou français. Notamment Bakchich, Afrique Liberté, Camer.be, Rue89, IciCemac, Afrik.com, le blog Fusionnisme…

       Le lecteur ne devrait donc pas s’étonner de rencontrer, d’un texte à l’autre, quelques répétitions. Publiés au fil des années sur des médias à la diffusion relativement faible, ces articles s’adressent par conséquent à un lecteur supposé chaque fois nouveau. C’est pourquoi la thèse centrale et ses principales articulations (Affaire gabonaise, Loi 60-525, imposture et trahison gaulliennes, etc.) y sont fréquemment rappelées, tandis que certaines citations apparaissent plusieurs fois.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Aux amis du Club Novation Franco-Africaine,

    en particulier à ses membres cofondateurs, 

    Claude Garrier, 

    Magloire Kede Onana, 

    Samuel Mbajum, 

    Simon Mougnol, 

    Raphaël Tribeca

     

    et à Gilbert Comte

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Genève, 13 mai 58.

    Quels étaient ces vers d’Aragon ? 

    « Mai qui fut sans douleur et Juin poignardé  »

     

    Jean-Luc Godard, Le Petit Soldat, 1960

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « Décolonisation » :

    Précisions sémantiques

    et politiques

    .

    « Indépendance », « décolonisation », « unité franco-africaine », « dé-colonisation »… Autant de concepts importants parfois méconnus, souvent mal connus. Quelques éclaircissements s’imposent, tandis que la Vème République blanciste continue d’entretenir à dessein la plus complète confusion sur ces questions…

    Dans un essai disponible sur Internet, l’historien Martin Shipway note : « Ce néologisme ʺdé-colonisationʺ est trompeur, et décrit de façon simpliste un processus historique des plus complexes. (…) Ce processus d’ailleurs ne s’appellera ainsi que par la suite, car si le mot existe déjà, il implique autre chose, la réforme plutôt que la dissolution coloniale ».

    Remarque intéressante, qu’on peut expliquer comme suit. 

    Dé-colonisation : fin de la colonisation. Autrement dit : fin du système colonial. De là, on est tenté de comprendre automatiquement : dé-colonisation = indépendance des anciens territoires colonisés, accession de leurs populations à l’indépendance. D’où cette autre façon de poser l’équation : dé-colonisation = indépendance.

    Or, comme le souligne Martin Shipway, les choses sont un peu plus complexes. 

    L’égalité et l’unité comme meilleur moyen de dé-coloniser

    Pendant toute la période (1945-1960) qui conduisit aux indépendances des anciens territoires de l'Afrique française, dans l’esprit des colonisés, et en particulier dans l’esprit de leurs représentants, la question se posait tout autrement. 

    Pour la plupart des leaders africains de l’époque, « dé-colonisation » = évolution nécessaire, à savoir : fin du système colonial.

    Or, si l’objectif de la dé-colonisation était la fin du régime colonial par nature inégalitaire, la sortie de ce régime devait avoir pour moyen l’instauration de l’égalité entre toutes les parties de l’Empire, métropole comprise, et non pas de l’indépendance, que la plupart des leaders africains jugeaient à la fois non viable et absurde.

    Autrement dit, si la plupart des leaders de l’Afrique française jugeaient la dé-colonisation indispensable, ils l’envisageaient selon des modalités qui n’impliquaient nullement l’indépendance. Au contraire, ils prônaient un rapprochement avec la métropole. La dé-colonisation telle que la concevait la majorité des leaders africains s’inscrivait donc dans le cadre d’une unité franco-africaine non seulement maintenue, mais surtout renforcée par l’instauration de l’égalité et de la fraternité. C’était notamment l’argument d’un Senghor ou d’un Houphouët-Boigny.

    On le comprend, non seulement l’indépendance n’était pas envisagée comme le seul moyen d’en finir avec le colonialisme, mais, mieux encore, le maintien de l’unité franco-africaine était considéré comme la meilleure garantie de l’abolition du système colonial, en tant que cette unité républicaine était le lieu de la démocratie et de l’égalité, dont le Parlement devait être à la fois le reflet, l’instrument et le garant de la promotion.

    Ainsi, pour les Africains de l’époque, prôner la dé-colonisation, c’était non pas mettre en cause l’unité politique franco-africaine, mais revisiter les modalités de cette unité, selon des voies susceptibles, précisément, de la renforcer, par la stricte application des principes républicains.

     

    La décolonisation comme anti dé-colonisation et levier néo-colonial

    Par ailleurs, la réciproque « indépendance = dé-colonisation » est elle-même sujette à caution. 

    En effet, comme le note Simon Mougnol : « Chacun sait qu’une Afrique à égalité avec la France aurait bénéficié d’une élévation du niveau des équipements mais aussi de l’instauration de la démocratie dans ses régions. Avec la démocratie, la métropole aurait eu à respecter ses populations et n’aurait plus pu continuer à tirer des ficelles. Tandis qu’avec les indépendances, elle put continuer à jouer les colons de l’ombre, sans avoir de comptes à rendre. »

    A ce degré, on peut se demander si la « décolonisation », synonyme ici d’« indépendance », n’est pas l’antithèse de la dé-colonisation, puisqu’elle est le cadre permettant une perpétuation de l’état colonial, en tant qu’elle permet d’empêcher l’instauration de l’égalité, et qu’elle permet (ou même qu’elle vise) de surcroît l’instauration du néo-colonialisme. 

    En d’autres termes, et paradoxalement, l’indépendance peut être perçue comme le meilleur moyen qui fut trouvé pour empêcher la dé-colonisation, en tant qu’elle fut octroyée (voire, dans certains cas, imposée) afin de refuser l’égalité et, dans un deuxième temps, de rendre possible la poursuite du colonialisme.

    Inversement, le maintien dans la République dans un cadre égalitaire, réclamé par la majorité des leaders africains après la Seconde Guerre mondiale, était le meilleur moyen de renverser le colonialisme, et donc de dé-coloniser. D’où la position de la plupart des leaders africains, notamment Barthélémy Boganda ou Léon Mba.

    Où l’on découvre que cette autre équivalence pourrait être envisagée : maintien (relance) de l’unité franco-africaine = abolition du (néo)colonialisme.

    Dans les faits, on constate bien que la « décolonisation », telle qu’elle eut lieu, en empêchant l’instauration d’une égalité réelle entre métropole et outre-mer, entrava la dé-colonisation, puisqu’elle rendit possible la perpétuation du système colonialiste par le biais du néo-colonialisme.

    La décolonisation pour empêcher la « colonisation » de la France par l’Outre-Mer africain

    La « décolonisation » empêcha, aussi, la « colonisation » de la métropole par son Outre-Mer africain.

    En effet, l’égalité politique pleine et entière accordée aux citoyens africains, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que les citoyens métropolitains, aurait conduit à une métamorphose de l’ensemble franco-africain, et donc de la « France ».

    Les Africains, représentés à proportion de leur nombre au Parlement, auraient vu croître leur influence, et s’améliorer le sort de leurs territoires. 

    Cette (r)évolution sur le terrain et au Parlement aurait conduit à une métamorphose de l’identité française, devenue ipso facto identité « franco-africaine ». La France, organisant l’égalité de tous ses citoyens, aurait assisté à sa propre métamorphose. Le modèle de civilisation français se serait mêlé aux modèles de civilisation africains, vers une synthèse érigée à leur confluence et nourrie de leurs génies respectifs. 

    Dans ce cadre, le colonialisme, grâce à la démocratie, aurait été réellement aboli. Non seulement structurelle-ment, mais aussi culturellement : la prétendue supériorité de la civilisation française aurait fait place aux vertus qui sont les siennes ; la prétendue infériorité de la (ou des) civilisations africaine(s) aurait fait place aux vertus qui sont les siennes (ou plutôt les leurs). Chacune des parties abolissant les faiblesses de l’autre, et renforçant l’autre de ses vertus propres. A terme, de la synthèse, des influences et des évolutions respectives et réciproques, l’unilaté-ralisme et les sens uniques conjurés par l’exercice de la démocratie égalitaire, aurait surgit l’identité franco-africaine, synthèse de ce que chacune des civilisations ainsi mêlées a de meilleur.

    Inquiètes de tout cela, les autorités politiques métro-politaines, soucieuses de maintenir la France dans une identité selon elles essentiellement, voire exclusivement, européenne, ont préféré manœuvrer pour conduire les territoires d’Afrique vers l’indépendance. Elles ont, insidieusement, favorisé toutes les réflexions et idéologies qui, du côté africain, en servaient la cause. Face à un Etat français avide de préserver l’identité européenne de la France, on vit les nouveaux états africains partir en quête de leur identité africaine, encouragés dans cette voie par l’ancienne métropole.

    Les autorités hexagonales, organisatrices de la séparation franco-africaine, craignant un retour de flamme en faveur de la périlleuse unité, jugèrent opportun de conforter l’Afrique dans cette voie « identitaire ». Les autorités métropolitaines diffusèrent donc l’idée que ce choix de l’indépendance était celui des Africains, et que la              « décolonisation » était la conséquence mais aussi la condition sine qua non de l’abolition du régime colonial.

    Ce lien organique d’équivalence entre indépendance et dé-colonisation fut patiemment tissé, alors même que cette indépendance visait à empêcher l’abolition du colo-nialisme, en permettant sa perpétuation sous une forme nouvelle. 

    Tour de force, le maintien de l’unité franco-africaine fut assimilé à une manœuvre en faveur du maintien du colo-nialisme, alors qu’il était, à condition que la démocratie soit pleinement appliquée, le meilleur moyen de l’abolir.

     

    Perpétuation de la confusion

    Aujourd’hui, nous ne sommes pas sortis de ces confusions sémantiques, entretenues à desseins par ceux qui déci-dèrent de la séparation franco-africaine. Et pour cause : ceux qui gouvernent la France aujourd’hui sont les héritiers de ceux qui, il y a cinquante ans, larguèrent l’Afrique pour éviter la « bougnoulisation » de la France, et orchestrer le néo-colonialisme.

    Les hommes politiques doivent reconnaître qu'ils ont conduit les populations de France et d’Afrique dans une impasse dont elles ne pourront sortir que si elles connaissent la vraie vérité de leur passé. Les dés sont jetés, la messe a été dite : il s'agit maintenant de réimaginer une sorte de puissant partenariat entre la France et les anciens pays de l'« Empire », un partenariat consolidé par les liens très forts qu'une vague de politiques avaient, pour des raisons ou pour d'autres, cru bon de ruiner. Ainsi l'Hexagone pourra-t-il sauver sa cohésion sociale, en la fondant sur de riches et profondes retrouvailles.

    Nous accorderons foi aux belles déclarations d’intention de M. Sarkozy sur la « Rupture » en matière de politique africaine et ultramarine de la France lorsque les discours officiels du gouvernement français, qui constituent le soubassement idéologique de sa politique depuis un demi-siècle, cesseront de falsifier l’histoire de la « décoloni-sation » franco-africaine, et de jouer sur les mots. 

     

    Article publié sur le blog Fusionnisme, le 12 février 2009

     

     

     

     

     

     

     

    « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »

     théorique

    et déni démocratique bien réel

     

     

    à Gilbert Comte et à Samuel Mbajum

     

     

    Appréhender l’histoire de la décolonisation française sans idée préconçue, c’est découvrir la trajectoire d’un pays qui se désagrégea par refus du métissage et appât du gain. Ou, si l’on préfère, qui mourut du refus de la métropole d’accorder l’égalité politique réelle aux populations d’outre-mer, et préféra s’en débarrasser. 

    Pareil état de fait devrait scandaliser tout esprit répu-blicain attaché à l’expression démocratique, en particulier tout esprit de gauche. Or il n’en est rien. Pourquoi ?

    C’est qu’il est difficile, voire impossible pour beaucoup de nos contemporains, d’envisager les choses sous cet angle. Les origines de la difficulté, ou plutôt du blocage, sont multiples. Nous essaierons de les envisager une à une, malgré leurs entrelacements. 

    *  *  *

    Parmi l’éventail des leurres qui brouillent le jugement sur la décolonisation, il en est un crucial : le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». 

    Celui-ci permit à la fois de justifier et de maquiller en victoire démocratique et humaniste inscrite dans « le sens de l’Histoire », ce qui fut en réalité un dégagement répondant à des considérations raciales, civilisationnelles et financières. 

    La dimension populaire et démocratique, voire spontanée, de la « marche des peuples vers l’indépendance » fut la grande raison toujours invoquée pour justifier, parfois en toute bonne foi, un processus qui consista fondamen-talement en la mise à l’écart et à la neutralisation démocratique des populations africaines, leur assujet-tissement et la vassalisation de leurs Etats, enfin la mise en coupe réglée de leurs territoires.

    Or au-delà des affirmations et des slogans, qu’en fut-il concrètement du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ?

    A travers tout le domaine ultramarin de la France, seuls deux territoires firent l’objet d’un référendum d’auto-détermination sur la question de la sécession : le petit comptoir de l’Inde Chandernagor en 1949, et l’Algérie en 1962. Dans les deux cas, les référendums furent organisés dans des territoires déjà investis, depuis plusieurs mois, par les troupes « adverses », avec le consentement des autorités françaises. Les résultats en portent les stigmates : 99% de OUI à Chandernagor pour la sortie de l’Union française en 1949, 99,72% de OUI en Algérie en 1962 pour l’indépendance. Partout ailleurs, de l’Indochine à l’Afrique en passant par les quatre autres comptoirs de l’Inde française, aucun référendum ne fut organisé. Tous les territoires accédèrent à l’indépendance sans que les populations soient consultées. En d’autres termes, la Constitution, qui exigeait que les populations se prononcent, fut chaque fois contournée, transgressée ou violée.

    A examiner les faits de plus près encore, c’est-à-dire en allant se faufiler dans les coulisses du pouvoir, là où l’on parle sans souci des micros et de leurs fâcheux échos, ce que permet en particulier le trop méconnu C’était de Gaulle d’Alain Peyrefitte (Fayard, 1994), on découvre que l’indépendance fut imposée par le gouvernement métropolitain dans des conditions antidémocratiques, au gré de considérations civilisationnelles (notamment religieuses, l’Islam étant perçu comme un extrême danger), raciales, et enfin financières. 

    Car bien davantage que l’indépendance, ce que réclamaient les Ultramarins, c’était l’égalité. Tel était le grand problème. A Paris, chacun le savait et feignait de ne pas s’en apercevoir. Bien entendu, face aux journalistes sagement assis en conférence de presse, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que perpétuel-lement bafoué, servait de justification autant que de paravent…

    *  *  *

    Il n’est pas si banal, dans l’histoire du monde, de voir un pays abandonner volontairement des territoires et des populations. A fortiori quand ceux-là représentent plus des neuf dixièmes de sa superficie totale, et quand celles-ci représentent les trois quarts de sa population totale – et à terme encore davantage.

    Ce processus étonnant – et majeur, puisqu’il concerna l’une des principales puissances d’Europe, la France, et la moitié d’un continent, l’Afrique – put avoir lieu à condition que se conjuguent de puissants facteurs. On sait, en particulier, le rôle que jouèrent dans cette affaire les Etats-Unis et l’Union Soviétique. Or leurs relais en France étaient nombreux, dans la classe politique, les syndicats et les milieux intellectuels. En dépit de leur antagonisme sur d’autres sujets, l’ensemble de ces forces jouèrent un rôle important, et convergèrent pour le « largage » de l’Outre-Mer français.

    Justifiées par d’honorables motifs dont en particulier le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », la décolonisation prônée par les Etats-Unis et l’Union Soviétique répondait évidemment à de tout autres objectifs. Sortis grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, Etats impérialistes et volontiers oppresseurs de leurs propres minorités, « démocraties » guère pluralistes (dangereux d’être communiste aux USA, dur-dur d’être capitaliste en CCCP…), tous deux cherchaient à faire reculer leurs rivaux communs à l’échelle planétaire, au nom, respectivement, des idéologies dites « libérale » ou « socialiste ». La France faisait évidemment partie de leurs principaux rivaux à terme, dans tous les domaines, économique, politique, culturel, idéologique... Or le choc de deux guerres mondiales consécutives, dont la dernière tout récemment, laissait la France momentanément très affaiblie. Le moment semblait venu de peser le plus possible, en profitant de l’occasion pour l’abattre. Mieux encore, son démembrement marquerait l’ouverture possible de nouvelles zones d’expansion…

    Dans ce contexte où la pression s’exerçait officiellement, à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Hexagone, en vertu de nobles et généreuses causes, dans les faits à des fins âpres et peu soucieuses de la vie humaine et de son bien-être, l’Outre-Mer français joua sa partie, en réclamant l’égalité politique. 

    Le programme affiché par les Ultramarins, en particulier par les Africains, retentissait comme un cri : l’égalité ! pour bâtir avec la métropole une grande République égalitaire et fraternelle, où les cultures, au lieu de s’affronter, de se dénigrer ou de se nier absurdement, se fécondent et s’enrichissent mutuellement.

    Telle était la vision politique avant-gardiste défendue par la plupart des Africains à la Libération et dans l’immédiat après-guerre. Or ce projet suscita chez les hommes politiques métropolitains les plus extrêmes réticences. Certains craignaient ouvertement que la France devînt la « colonie de ses colonies » (Edouard Herriot). 

    Entre 1945 et 1958, chez les représentants politiques africains, face aux frilosités métropolitaines aux insoutenables relents, par pragmatisme autant que par amour-propre, les schémas évoluèrent globalement du jacobinisme vers le fédéralisme, voire vers le confédéralisme. Une évolution qui bénéficia, bien entendu, du bienveillant assentiment des milieux politiques métropolitains…

    Au demeurant, pendant la période, en Afrique subsaharienne, en dépit d’une surenchère autonomiste provoquée par l’attitude métropolitaine et encouragée par elle, l’indépendantisme ne fut invoqué qu’à titre de menace (comme chez Senghor par exemple, chez qui elle fut toujours un choix par défaut, voire par dépit). A condition d’excepter, bien entendu, la frange communiste africaine, puisque celle-ci était soumise, par le PCF et la CGT, à l’influence de Moscou aux intérêts bien compris. Au reste, l’influence communiste demeura, en Afrique subsaharienne, minoritaire à peu près partout, et jamais suffisante pour se constituer en maquis armé. A l’exception du Cameroun, territoire sous mandat, avec l’UPC ; encore Ruben Um Nyobè justifiait-il son engagement initial par le refus de la France d’accorder aux Camerounais les mêmes droits qu’aux Français…

    *  *  *

    Sans qu’il faille évidemment s’en étonner, il est frappant d’observer qu’entre 1945 et 1958, jamais la question de l’instauration de l’égalité politique ne fut posée au peuple, pas plus aux populations métropolitaines qu’à celles de l’Outre-Mer.

    Sous la IVème République, à la quasi-absence de référendums sur l’autodétermination des populations d’outre-mer répondit l’absence de référendum sur l’octroi de l’égalité politique aux populations d’outre-mer posée (ou plutôt pas posée !) aux Métropolitains. Il était bien sûr malaisé, pour la classe politique métropolitaine, de demander leur avis à des populations ultramarines qu’elle voulait abandonner contre leur gré… De même qu’il lui était délicat de consulter un peuple métropolitain dont elle n’approuvait, sur ce point précis, ni les convictions ni les choix…

    En effet, les enquêtes d’opinions de l’époque laissent à penser que si la question avait été posée aux Métropolitains, ceux-ci auraient majoritairement approuvé l’octroi de l’égalité politique pleine et entière aux Ultramarins, conformément d’ailleurs à l’esprit de la Constitution de 1946 et de la Révolution française. D’ailleurs en 1958, consacrant la naissance de la Vème République, les Français approuvèrent à 80% le projet du nouveau régime, dont la caractéristique majeure et  « fondatrice » était l’octroi de l’égalité pleine et entière aux Algériens, enfin accordée après quelque 130 ans de colonisation et plus de trois ans d’une guerre abominable. Ainsi 47 députés arabo-berbères prirent place au Palais-Bourbon, fait aujourd’hui bien oublié... Pour la première fois dans l’Histoire de France, un groupe de populations d’outre-mer était représenté à l’Assemblée nationale en proportion de son poids démographique. Il s’agissait ni plus ni moins que d’une révolution…

    Selon toute vraisemblance, si les populations ultramarines avaient été librement consultées, elles auraient pour la plupart approuvé, comme l’écrasante majorité de leurs leaders, Félix Houphouët-Boigny, Léopold Sédar Senghor, Léon Mba, Hamani Diori, Lamine Guèye, Ahmed Sékou Touré, Modibo Keita, Barthélémy Boganda, etc., la création d’un ensemble franco-africain républicain, égalitaire et fraternel. On sait que les populations africaines ne furent d’ailleurs pas consultées, puisqu’à la veille des indépendances africaines, la très méconnue Loi 60-525 (mai-juin 1960) permit, au prix d’une quadruple violation de la Constitution qui provoqua de sérieux remous à l’époque, de déposséder la totalité des populations d’Afrique noire du droit à l’auto-détermination sur la question de l’indépendance. On sait aussi que dès octobre 1958, le gouvernement français avait refusé la départementalisation au Gabon, en violation de l’article 76 de la Constitution. L’épisode demeura longtemps un secret d’Etat, et ne fut finalement révélé que vingt ans plus tard par l’un de ses principaux protagonistes, l’ancien gouverneur Louis Sanmarco, et confirmé ultérieurement par le Mémorial du Gabon et par Alain Peyrefitte.

    Si le petit Gabon (à peine 400.000 habitants à l’époque) en était arrivé à espérer pouvoir obtenir ce que seules les Quatre Vieilles (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion) étaient parvenues à arracher de haute lutte en 1946, c’est qu’en mai-juin 1958, avait eu lieu une révolution qu’il faut bien dire incroyable, et aujourd’hui oubliée…

    *  *  *

    Cette révolution, cette « République de 58 » fut portée par le général de Gaulle. Elle était d’ailleurs conforme à l’histoire de la France et à son idéologie officielle, comme en écho à la Révolution française dont elle était une forme d’accomplissement tardif. La France, grosse de ses populations africaines, en tenant enfin les promesses qu’elle avait toujours faites, assumait soudain son modèle et lançait du même coup à la face du monde comme à elle-même un défi sans précédent. Une sorte d’« antinazisme » en avance de plusieurs décennies sur tous ses rivaux, en particulier les Etats-Unis, encore quant à eux à l’âge de la ségrégation. Dix ans plus tard, à Mexico, les athlètes noirs américains lèveraient toujours un poing ganté. 

    Cette nouvelle révolution française ne tenait pas du hasard : la France avait, de longue date, au-delà des belles promesses, fait une place aux Nègres dans ses assemblées et ses gouvernements. Parfois au plus haut niveau, comme avec Gaston Monnerville, président du Sénat, ou Félix Eboué, gouverneur de l’AEF (Afrique Equatoriale Française).

    Or l’octroi de l’égalité politique – pierre de touche du passage de l’Etat colonial  à l’Etat républicain – induisait le passage à l’Etat multiracial, et à terme le métissage à grande échelle de la France et de son personnel politique, avec à la clef un Africain à la tête de l’Exécutif. En outre, l’opération, en plaçant le pouvoir du bulletin de vote, sans restriction, entre les mains des citoyens ultramarins, menaçait directement le colonialisme, ses exploitations et ses crimes.

    On le devine, de telles perspectives inquiétaient dans certains milieux français, et à vrai dire dans tous les états-majors politiques, de droite comme de gauche. Car pas plus qu’ailleurs, le racisme et l’appât du gain en France ne sont le monopole de la droite…

    Coule de source le parti que les Etats-Unis et l’Union Soviétique purent tirer de ces convulsions. On sait comment leurs réseaux, de l’ONU aux grands-messes des « Non Alignés » en passant par leurs chantres et adeptes français, servirent l’issue finale : la liquidation de l’ensemble franco-africain, sous le prétexte très officiel et noble du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

    Nous n’avons pas ici la place d’étudier tous les méandres qui, sous les feux de la rampe et dans l’ombre du pouvoir parisien, conduisirent au démantèlement de l’ensemble franco-africain. Il convient toutefois d’insister, en rappelant que la révolution égalitaire eut bien lieu en France, en mai-juin 1958, et que nous touchons là au cœur du second problème. 

    *  *  *

    1958-1962 est la chronique d’une révolution qui répondait au vœu des Ultramarins et du peuple français, qui eut bien lieu, fut démocratiquement approuvée, et fut ensuite assassinée. 

    Car en lieu et la place de la révolution de 1958 triompha une véritable contre-révolution, marquée par de terrifiantes régressions. Grâce à la collusion d’une grande partie de la classe politique, et de la volonté d’un homme « hors norme » : Charles de Gaulle.

    L’extrême gravité, l’exceptionnelle ampleur de ce scandale impose encore aujourd’hui l’omerta. Deux ou trois tours de passe-passe, dont l’usage trompeur du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » est l’un des exemples éclatants, servent d’écran de fumée.  Dans cet esprit, on évite de revenir sur ce qui s’est réellement passé à l’époque. Sur le chapitre, quelques clichés et beaucoup d’amnésie tiennent lieu de mémoire collective. Signe des temps, le cinquantenaire de la Vème République, en 2008, a été commémoré sur la pointe des pieds. Car à force, même si on ne veut pas savoir, on sait. Au reste, en l’an 2010, dans les coulisses des appareils, de l’Elysée au Colonel Fabien ou rue de Solférino, ont cours des formules telles que : « C’est vrai que l’indépendance fut imposée aux Africains, mais on ne peut pas le dire. » Parole d’orfèvre quand le silence est d’or…

    En mai-juin 1958, et dans les mois qui suivirent, la révolution égalitaire eut lieu. Portée par le général de Gaulle appuyé sur l’armée, au prix d’un quasi coup d’Etat militaire. Investi par la force, de Gaulle  fut triomphalement élu sur le programme de l’Intégration, annoncé par ses soins, non sans emphase, à Alger et à Mostaganem, devant des foules en délire. C’est que pour justifier son retour aux affaires et le moyen employé pour y parvenir – le coup d’Etat – de Gaulle ne pouvait que se réclamer d’un programme hautement démocratique et républicain : ce qu’il fit.

    Le programme que de Gaulle affirmait vouloir appliquer rejoignait, à trois ans de distance, les conclusions énoncées par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques (1955) et défendues par son ami Jacques Soustelle, ancien militant anti-fasciste et anti-raciste dans les années 1930, ancien de la France libre, ethnologue de réputation internationale, grand gaulliste de gauche, ancien gouverneur général d’Algérie nommé sous le Ministère Mendès France, en 1955. Soustelle, aujourd’hui, fait figure de fasciste, au même titre que Georges Bidault, ancien successeur de Jean Moulin à la tête du CNR pendant la Résistance. Il est vrai que tous deux firent partie des rares hommes politiques français qui s’opposèrent à de Gaulle…

    Ce premier programme de la Vème République que Soustelle et Bidault défendirent jusqu’à l’exil valait bien, du reste, celui que de Gaulle appliqua finalement…

    Ne serait-ce que parce que ce premier programme avait le mérite de répondre à la principale revendication des populations africaines, y compris algériennes, à savoir l’égalité dans la fraternité, dont le refus par l’Etat français avait poussé certaines d’entre elles, en particulier l’algérienne, à s’engager dans la lutte armée. Au demeurant, parmi les sympathisants indépendantistes, nombreux auraient volontiers troqué l’indépendance contre l’égalité, encore en 1958. C’est ainsi que la Casbah d’Alger, le 16 mai 1958, avait rallié le mouvement lancé le 13 par les Pieds-Noirs sous l’œil bienveillant de l’armée. Par la suite, on dénonça une manipulation des militaires (qui avaient effectivement joué les émissaires dans la Casbah), tandis que sur ce mouvement de fraternisation, bien réel, vacillait non seulement le destin de l’Algérie, mais aussi celui de tout l’ensemble franco-africain. Comme l’expression soudaine d’un murmure profond et ancien. Ce que la République avait toujours promis et n’avait jamais su tenir, voici que la France, par de Gaulle, s’engageait solennellement à l’accomplir, à la faveur des fraternisations des populations et du soulèvement de l’armée !

    Mais le miracle n’en était pas un : l’« officier de filiation nationaliste et conservatrice voire monarchiste », admi-rateur de Maurras et grand lecteur de Barrès, comptait faire l’exact contraire de la révolution égalitaire interraciale et multi-civilisationnelle qu’il annonçait. Les « Arabes » et les « Nègres » à ses yeux ne pouvaient être « Français », incompatibles comme huile et vinaigre. Il leur promettait monts et merveilles fraternelles pour se les mettre dans la poche, en même temps que l’armée et le reste du pays. Pour mieux n’en faire qu’à sa tête, puisqu’il se pensait mieux placé que quiconque pour juger de l’intérêt, et de l’identité, de la France. 

    Elu triomphalement sur le programme de l’Intégration, c’est-à-dire de l’égalité politique pleine et entière accordée aux Algériens dans le respect de la personnalité musulmane, De Gaulle tissa dès lors patiemment sa toile. 

    Cachant son jeu, brouillant les pistes, maniant à l’envi mensonge et double langage, il fit progressivement volte-face, insinuant le doute puis la peur parmi les populations algériennes. Pour ce faire, il détruisit méthodiquement l’ensemble franco-africain, l’Afrique noire servant finalement de levier pour extirper le cas algérien. En liaison continue avec les Etats-Unis (le contact ne fut jamais rompu entre de Gaulle et les Américains, depuis la guerre jusqu’en 1958 ; revenu au pouvoir, il leur rendit compte régulièrement de l’avancée de ses « travaux »), puis avec l’appui des Soviétiques et surtout de leurs relais en France, sous le regard vigilant de l’ONU, il musela les populations, au besoin les terrorisa, dans le droit fil de la IVème République, avec la complicité active ou passive de la classe politique métropolitaine qui en était issue. Last but not least pour ce qui est de convaincre les milieux autorisés et les foules, une grande partie de l’intelligentsia française, libérale, communiste ou catholique, soudain beaucoup moins regardantes en matière de droits de l’homme et de « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (sans pour autant cesser de s’en réclamer), lui prêta main-forte. Le tout à grand renfort de propagande et de manipulations parfois sanglantes, et de vent de l’Histoire soufflant depuis Washington et Moscou, en passant par Le Caire et Pékin. 

    Sans doute eût-il fallu destituer le président de la République, puisqu’en détruisant l’ensemble qu’il avait promis de maintenir, il trahissait radicalement le mandat reçu du peuple, en piétinant pour y parvenir la démocratie et la Constitution, les principes les plus fondamentaux de la République, après avoir fait un coup d’Etat militaire. 

    Or on sait qu’il n’en fut rien. De Gaulle ne fut pas destitué. Au contraire, il fonda un nouveau régime, qui est encore le nôtre aujourd’hui.

    Evidemment, depuis cinquante ans, le système a, du moins officiellement, connu son chemin de Damas sur le chapitre raciste. Aucun mérite à cela, même les Etats-Unis, qui partaient pourtant de fort loin, se sont fait un président noir, ou supposé tel. Mais au-delà de ses métamorphoses ou de ses liftings, le système fondé il y a cinquante ans a survécu jusqu’à nous, et partage avec lui-même ses petits secrets et ses tabous.

    Au cœur du non-dit, l’assassinat de la Vème République égalitaire par son double inversé, la Vème République blanciste, qui bien qu’ayant toutes les caractéristiques d’un fascisme français – un fascisme « mou » – accusa ses adversaires d’être collectivement des fascistes... La puissance et la diversité de ses soutiens et alliés objectifs rendirent cette rhétorique efficace, en France comme à l’étranger. Dans pareil étau, l’unité franco-africaine égalitaire, la grande thèse défendue par les Africains et l’avant-garde de l’école anthropologique française, fut définitivement contrée. La puissance de l’anathème et du manichéisme, au service en dernière analyse de l’inversion des rôles, s’ajoutant à l’habileté, à la duplicité, au cynisme, à la détermination mais aussi au prestige de l’« Homme du 18 juin », du « plus illustre des Français », conduisirent à la victoire finale de son projet, c’est-à-dire au comble de la transgression politique.

     

    *  *  *

    Nous touchons ici au cœur de l’inavouable, de l’inassumable. Nous touchons à l’impossibilité du dire que nous évoquions plus haut.

    Faut-il s’étonner que pareils motifs et collusions se soldèrent par une vaste régression démocratique, sociale, économique au sud de la Méditerranée, selon un apartheid organisé à l’échelle intercontinentale, l’ensemble franco-africain continuant d’être, en grande partie, téléguidé depuis l’Elysée ? 

    Contenu dans l’idée même de la prétendue « décolonisation » gaullienne, le néocolonialisme était né, aux dépens d’une Afrique transformée en ring d’affrontement de tous les appétits, dont ceux, sans surprise, des Américains et des Soviétiques ou de leurs amis ou alliés. 

    Mais si le contexte international pesa de tout son poids, son importance ne doit pas être exagérée. 

    Avant tout, le largage de l’Afrique ne fut rendu possible que par les efforts conjugués de la classe politique métropolitaine, en particulier d’une gauche fourvoyée car aveuglée et manipulée (et méconnaissant souvent profondément l’Afrique), au mépris de populations muselées, dont il fut finalement convenu d’affirmer qu’elles souhaitaient ardemment l’indépendance, ou qu’elles devaient la prendre. Tout fut mis en œuvre dans ce sens, notamment en termes de propagande.

    Par la suite, une fois le largage accompli, il fallut conjurer tout retour à une revendication d’unité franco-africaine. Plus que jamais, on martela que l’indépendance avait été le fruit de l’ardente volonté des peuples, au nom du « droit de peuples à disposer d’eux-mêmes », bien que ceux-ci ne furent pour ainsi dire jamais consultés.  De la période coloniale, on brossa de plus en plus un tableau apocalyptique, pour justifier la soif d’indépendance. Or si l’histoire coloniale française avait eu son lot d’abomination et de crime contre l’humanité, si elle avait charrié le mépris du Nègre et, nous l’avons vu, le déni démocratique plus souvent qu’à son tour, elle pouvait aussi s’enorgueillir d’avoir simultanément proclamé la dignité de l’homme noir, en allant jusqu’à lui donner accès aux plus hautes fonctions politiques – ce que la France actuelle, qui juge si impitoyablement cette France ancienne, est bien incapable de faire. Et pour cause…

    Le système tout entier de la Vème République blanciste s’est construit autour de ce mensonge fondamental aux conséquences vertigineuses.  

    Comment restituer l’enfer de misère, de souffrance, de tragédie, de terreur parfois, que connurent, hier comme aujourd’hui, des millions d’hommes à travers les dizaines de pays anciennement colonisés par la France ? 

    Comment décrire les ravages de l’histoire fictive qu’on raconte depuis des décennies à la jeunesse pour noyer le poisson ? La jeunesse française d’origine africaine peut-elle aisément aimer un pays dont on lui répète que ses arrière-grands-parents le détestaient et voulurent à toute force s’en séparer, après qu’il les eut patiemment écrasés et relégués au rang de bête ? Quand les zoos humains, la guerre d’Algérie et la torture effacent définitivement Lyautey, les Quatre Communes et Gaston Monnerville.

    C’est l’ampleur du désastre autant que les culpabilités et la perversité des mensonges qui embarrassent les responsables (et nous avons ci-devant la totalité de la famille politique française, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite en passant par le centre, intellectuels compris), faites de complicité ou d’aveuglement, et rendent l’aveu indicible.

    Car au fond, ce sont les plus hauts principes auxquels nous sommes tous attachés, et qui furent longtemps l’apanage de la France : liberté, égalité, fraternité, démocratie et esprit républicain, rejet du racisme, laïcité, bref une précieuse idée de l’humanisme et des Lumières, qui furent ensemble sacrifiés par la « décolonisation » gaullienne. Au plus grand mépris du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », pourtant perpétuellement présenté, suprême hypocrisie, comme l’idée directrice.

    Pour notre génération, pareilles impostures et transgres-sions sont évidemment difficiles à approuver, et par conséquent difficiles à assumer pour leurs auteurs. Et à avouer.

    La Vème République blanciste, l’Etat gaullien a privé la France de sa vocation africaine, sa vocation est donc revenue à elle. Sous nos yeux, la France s’africanise à grande vitesse, et s’africanisera de plus en plus à mesure des années. Il nous est permis de continuer à le refuser, et d’aller au désastre. Il nous est également possible de l’assumer, en acceptant que la France est d’ores et déjà, pour partie, un pays africain, et ce depuis des décennies, et même des siècles. Mais pour embrasser ce beau devenir, ce bel avenir qui ressemble à des retrouvailles tellement espérées, il faut d’abord une fois pour toutes solder un passé odieux qui nous a tous trahis. En disant ce qui s’est réellement passé, pour pouvoir enfin bâtir, entre égaux, sur des bases saines. Et conformément au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », de pouvoir vivre ensemble et de se mêler s’ils le désirent.

    Puisse l’année 2010 être le moment des aveux. La balle est dans le camp de la Gauche, mais aussi dans celui de Nicolas Sarkozy. Et de l’Afrique, et des Africains.

     

    Article publié sur le site Afrik.com, le 24 mars 2010

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Alors que la Marseillaise a été une nouvelle fois 

    conspuée au Stade de France…

     

    Aux origines du mal 

    ou 

    L’Affaire gabonaise (1958)

     

     

    Il y a tout juste cinquante ans, le général de Gaulle violait la Constitution pour débarrasser la France de ses populations d’Afrique. Ça se fête… en sifflant ?

     

    Lors du référendum du 24 septembre 1958, les populations gabonaises approuvèrent par 92% l’adhésion du Gabon à la Communauté française. Forts de ce résultat, le Conseil de gouvernement du Gabon et son président, Léon Mba, mandatèrent le gouverneur Louis Sanmarco à Paris, afin de négocier la départementalisation du Gabon.

    Reçu par le ministre de l’Outre-Mer, Bernard Cornut-Gentille, Louis Sanmarco essuya un refus tonitruant :

    « Sanmarco, vous êtes tombé sur la tête !... N’avons-nous pas assez des Antilles ???? Allez, l’indépendance comme tout le monde !  »

    Contrairement à ce que pourrait laisser à penser la réaction du ministre, la demande de départementalisation formulée par Louis Sanmarco au nom du Conseil de Gouvernement du Gabon n’était pas une lubie sortie tout armée du fantasque esprit africain.

    En effet, l’article 76 de la Constitution disposait que : 

    « Les territoires d'outre-mer peuvent garder leur statut au sein de la République. S'ils en manifestent la volonté par délibération de leur assemblée territoriale (...), ils devien-nent soit départements d'outre-mer de la République, soit, groupés ou non entre eux, Etats membres de la Communauté. »

    Autrement dit, aux termes de la Constitution, chaque territoire d’outre-mer pouvait soit demeurer un territoire d’outre-mer, soit devenir un Etat lié à la République française au sein de la Communauté, soit enfin devenir un département.

    La demande de départementalisation du Gabon s’inscri-vait donc strictement dans le cadre constitutionnel. Par conséquent, en la rejetant, le gouvernement métropolitain violait la Constitution. 

    Le général de Gaulle expliqua à Alain Peyrefitte : « Nous ne pouvons pas tenir à bout de bras cette population prolifique comme des lapins (…). C’est une bonne affaire de les émanciper. Nos comptoirs, nos escales, nos petits territoires d’outre-mer, ça va, ce sont des poussières. Le reste est trop lourd». « (…) Et puis (il baisse la voix), vous savez, c'était pour nous une chance à saisir : nous débarrasser de ce fardeau, beaucoup trop lourd mainte-nant pour nos épaules, à mesure que les peuples ont de plus en plus soif d'égalité. Nous avons échappé au pire ! (...) Au Gabon, Léon Mba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance ».

    Sachant que les 450.000 habitants du Gabon, tout nègres qu’ils fussent, représentaient à peine 1% de la population métropolitaine, on peut s’étonner que le gouvernement français ait refusé la départementalisation par crainte du métissage et des dépenses qu’une telle opération aurait impliquées.

    Mais c’est qu’en réalité, sous l’affaire gabonaise perçait la vaste question africaine… 

    De Gaulle, expert dans l’art politique, savait qu’en répondant favorablement à la demande gabonaise en application de l’article 76, il aurait créé un fâcheux précédent. Paris n’aurait plus été en position de refuser la même départementalisation aux nombreux territoires d’Afrique qui auraient trouvé avantages (économiques, sociaux et politiques) à la réclamer eux aussi. Une telle réaction en chaîne aurait anéanti le projet du président de Gaulle… Un véritable cauchemar, dans lequel Léon Mba aurait joué, à la fois, le rôle d’éclaireur et de détonateur, tandis que le Général aurait chaussé, à son corps défendant, les guêtres palmées du dindon de la farce…

    Selon Louis Sanmarco, lors de son entrevue au sujet de la demande gabonaise de départementalisation, le ministre parla d’« indépendance » alors qu’on était seulement en octobre 1958, date à laquelle l’indépendance des territoires d’Afrique noire n’était pas à l’ordre du jour, officiel-lement, du point de vue gouvernemental. Au contraire, la Communauté française était censée permettre de maintenir, dans un cadre semi-fédéral, l’unité franco-africaine. S’agit-il donc d’un lapsus ?

    Sans doute. Car à l’aune des événements ultérieurs – en particulier l’effarante et très méconnue Loi 60-525, qui, marquée par de multiples violations de la Constitution, permit en mai-juin 1960 de priver in extremis les populations africaines de référendum sur la question pourtant cruciale de l’indépendance, afin de les empêcher d’entraver, par leurs voix, le démantèlement de l’ensemble franco-africain –, il est possible de suspecter que la désintégration de la Communauté était programmée depuis octobre 1958, soit dès sa création…

    En fait, le largage des populations d’Afrique subsaharienne décidé par le Général découlait de la           « certaine idée » que, de son aveu-même, il s’était             « toujours » faite de la France : « un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne»… 

    Bien que d’une exceptionnelle gravité, ces états de fait ne semblent pas avoir dérangé grand monde dans les milieux politiques et intellectuels français de l’époque. Faut-il croire que, lorsque le consensus est suffisant, on peut passer outre la Constitution et bafouer les principes les plus fondamentaux de la République, sans que personne ne s’en émeuve, ou presque ? Amer constat, auquel s’en ajoute un autre… .

    Cinquante ans plus tard, de tels agissements ne portent nulle ombre sur le général de Gaulle. Année après année, ce dernier continue d’être présenté, par la droite comme par la gauche, avec la complicité du monde intellectuel et des médias, comme une espèce de saint républicain. Faut-il que le président Sarkozy lui-même soit bien mal conseillé, pour qu’il ait tressé, sans la moindre réserve, sans la plus petite nuance, de formidables couronnes de lauriers au fondateur de la Vème République blanciste, lors de l’inauguration du Mémorial de Gaulle à Colombey-les-Deux-Eglises, le 11 octobre 2008 ? Comme un fait exprès, quatre jours plus tard, la Marseillaise était sifflée et huée au Stade de France… 

    Coup d’Etat militaire de mai 1958, trahison de la mission qu’il s’était solennellement assignée et au nom de laquelle il avait renversé la IVème République puis obtenu le mandat du peuple, violations multiples et caractérisées de la Constitution, Affaire gabonaise, Loi 60-525, défiance confinant au mépris pour les populations d’outre-mer… On finit par se demander ce qu’il faudrait mettre au jour et démontrer pour que le Général cesse d’être une idole glorifiée jusqu’au ridicule, et absoute de tous ses manquements, pour ne pas dire plus.

    Devant un tel aveuglement de nos contemporains et de nos élites, on peut s’en remettre à la psychanalyse, et rêver que les nouvelles générations « tuent le père » plus facilement que leurs aînés.

    On peut aussi emprunter le sourire du sage, en se disant que décidément, cette espèce humaine est bien malléable, puisqu’elle reste fidèle à l’absurde contre toute évidence et y compris à son propre détriment. Il y aurait tant à dire sur l’histoire fictive (prétendues aspiration des populations africaines à l’indépendance, révoltes nationalistes généralisées, détestation collective de la France, et réci-proquement, oblitération de l’aspiration des populations d’outre-mer à l’unité franco-africaine, du sentiment d’appartenance à la République française – ou franco-africaine –, de l’amour fou des Africains pour la France, refoulement de la culpabilité des élites métropolitaines en rupture avec les élites africaines, mais aussi avec les populations ultramarines et métropolitaines, disposées quant à elles à l’égalité politique, etc.) que la Vème République, mobilisant école, université et médias, a répandue pour masquer l’histoire réelle et justifier le divorce franco-africain ; histoire fictive, histoire de haine, dont est pétrie, notamment, la jeunesse des banlieues françaises, en grande partie d’origine africaine et nord-africaine, histoire fictive, histoire de haine qu’elle prend pour vraie et qu’elle endosse avec passion, et qui la conduit à détester la France et à conspuer son hymne… Sans que personne n’y comprenne grand-chose, tant la mécanique du refoulement de l’histoire réelle et du triomphe de l’histoire fictive a brouillé les pistes…

    *  *  *

    Parmi les gaullistes indéfectibles, combien seraient prêts à approuver tout ce dont le de Gaulle « décolonisateur » s’est rendu coupable ? Pour s’en tenir à deux exemples, quel actuel admirateur déclaré du Général serait capable d’adhérer aux choix et agissements de son idole dans l’Affaire gabonaise ou au sujet de la Loi 60-525 ?

    Or il ne s’agit pas là de points de détail, mais d’épisodes historiques de toute première importance. Car si le Gabon avait obtenu la départementalisation, si les peuples d’Afrique avaient effectivement pu disposer d’eux-mêmes et de leur avenir, c’est le destin de toute une partie du continent noir, et de la France, qui en eût été changé. Et en termes de démocratie, de justice et de sécurité sociales, ce sont des millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui auraient échappé aux affres du néo-colonialisme, du sous-développement et de la tyrannie.

    Sous nos yeux, les Antilles donnent l’exemple de territoires ultramarins restés dans la République. Certes, tout n’est pas rose aux Antilles. Sans doute le fait que la France ait répudié l’Afrique, ait refusé sa vocation africaine et son métissage en particulier avec le monde noir, ne contribue-t-il pas à mettre les Antillais très à l’aise dans une France blanciste qui leur tourne le dos. Au demeurant, est-il besoin d’aligner les chiffres pour démontrer qu’il fait souvent meilleur vivre dans ces territoires demeurés ancrés dans la République que dans ces Etats africains devenus souverains contre leur gré et qui furent livrés, également contre leur gré, à la dictature et au néocolonialisme – tous scandales que la départementalisation eût interdits.

    Aux partisans et autres laudateurs du Général « décoloni-sateur », libéraux, blancistes, staliniens, trotskistes ou encore simples naïfs, il restait jusqu’à présent la conviction bien huilée selon laquelle les peuples voulaient cette indépendance qui, enrobée dans du papier d’argent, leur fit tant de mal. Démonstration est faite, concernant le Gabon en particulier, que ceci n’est qu’un mythe fabriqué par tous ceux qui, pour des raisons diverses, voulurent séparer ou débarrasser la France de ses territoires et populations d’outre-mer.

    Jusqu’à quand les hommes de bonne volonté, les hommes honnêtes continueront-ils à mentir, à se tromper ou à faire l’autruche ? 

    Sont-ils donc incapables, tous ces intellectuels et tous ces hommes politiques français, de dire :

    « Toute proportion gardée, il y a eu deux de Gaulle, comme il y a eu deux Pétain. Il y a eu le glorieux de Gaulle chef de la France libre comme il y a eu le Pétain héros de Verdun. Et puis il y a eu l’autre de Gaulle, le de Gaulle obscur, celui de la décolonisation, auteur d’une criminelle imposture contraire aux principes les plus fondamentaux de la République, comme il y a eu le Pétain de Vichy, auteur d’une criminelle imposture contraire aux principes les plus fondamentaux de la République ».

    L’urgence est pourtant là, qui commanderait de restituer l’histoire dans sa complexité inavouée, quand l’Afrique n’en finit pas de s’abîmer ou de mourir, et que la désagrégation de la France, jusque dans les plus intimes profondeurs de son cœur, se donne en spectacle sous les regards du monde. Dans le gigantesque stade qui porte son nom.

     

    Article publié sur le site Rue89, le 22 octobre 2008

     

     

     

     

     

     

    Aimé Césaire :

    Une clef gravée

    du mot « assimilation »

     

    Il y a un peu plus d’un an, disparaissait Aimé Césaire. Depuis lors, beaucoup de choses ont été dites au sujet du grand théoricien, immense poète et praticien controversé de la Négritude… Le moment est peut-être arrivé, tandis que les « Etats Généraux de l’Outre- Mer » marchent sur des œufs et qu’un certain Nicolas Sarkozy vient de rendre hommage à l’Armée d’Afrique, de remettre deux ou trois pendules à l’heure. Et en chemin, pourquoi pas, de ramasser quelques vieilles clefs par terre, dans la poussière, gravées de ce mot étrange : « assimilation »…

    Voici les mots exacts de Césaire en tant que rapporteur du projet de loi sur la départementalisation des « Quatre Vieilles » (Antilles, Guyane, Réunion) en 1946 : 

    « Terres françaises depuis plus de trois cents ans, associées depuis plus de trois siècles au destin de la Métropole, dans la défaite ou dans la victoire, ces colonies considèrent que seule leur intégration dans la patrie française peut résoudre les nombreux problèmes auxquels elles ont à faire face. Cette intégration ne sera pas seulement l’accomplissement de la promesse qui fut faite en 1848 par le grand abolitionniste Victor Schœlcher, elle sera aussi la conclusion logique d’un double processus, historique et culturel, qui, depuis 1635, a tendu à effacer toute différence importante de mœurs et de civilisation entre les habitants de France et ceux de ces territoires et à faire que l'avenir de ceux-ci ne peut plus se concevoir que dans une incorporation toujours plus étroite à la vie métropolitaine ».

    Ce passage contredit des positions trop souvent prêtées au Césaire de l'époque (et que Césaire se fit prêter par d’autres, a posteriori...), quant à son obsession de la spécificité « civilisationnelle » des Antilles, son opposition radicale à toute tentative d’assimilation, en particulier au plan culturel...

    Des positions trop souvent prêtées à Césaire

    C’est qu’en réalité, à l’époque, la notion d'assimilation – conçue d’abord dans son sens politique ou administratif, et non pas dans son sens culturel : nuance… – est incluse dans l'idée de départementalisation.

    Césaire, dans son rapport du projet de loi, expliqua d'ailleurs à ce sujet : « (...) les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvaient plongées ».

    Ici, Césaire parlait, évidemment, d'assimilation politico-administrative...

    On confond souvent assimilation culturelle et assimilation politico-administrative. A cette dernière, très peu s’opposèrent outre-mer, les réticences étant bien davantage, sur ce point, métropolitaines.

    Quant à l’assimilation culturelle, à cette date, sa question se posait en des termes sensiblement différents de ce que certains veulent bien dire aujourd'hui.

    Les représentants des Quatre Vieilles réclamaient l'assimilation politique et administrative (à laquelle le gouvernement métropolitain était, répétons-le, extrême-ment réticent), sans craindre pour autant l'assimilation culturelle, comme en témoigne la formule de Césaire :

    « (…) un double processus, historique et culturel, qui, depuis 1635, a tendu à effacer toute différence importante de mœurs et de civilisation… » 

    Comment l’auteur de Cahier d'un retour au pays natal pouvait-il ainsi parler en 1946 ?

    La clef du mystérieux Césaire « assimilationniste »

    La clef de ces petits mystères réside dans le fait que derrière la question antillaise, se tenait en embuscade la gigantesque question africaine, et mieux encore, comme Césaire le dit sans ambages en ouverture de son rapport, celle de « l’Empire » tout entier. Or, touchant à la question noire, qui intéresse tout particulièrement Césaire,              « l’Empire » pesait de plusieurs dizaines de millions d’âmes, en rapide augmentation, face à une métropole de quarante-cinq millions d’habitants. Sans parler de l’ensemble maghrébin (dix-huit millions), voire de l’ensemble indochinois (vingt-cinq millions), eux-mêmes en progression démographique constante…

    L’ambivalence, l’apparente contradiction des positions de Césaire, à la fois chantre de la Négritude dans les années 1930 et artisan de l’assimilation en 1946, se résout dans le pari que faisaient à l'époque la presque totalité des représentants Ultramarins, en particulier Antillais aussi bien qu'Africains.

    Un pari qui aujourd'hui, parce qu’il fut en définitive refusé et vaincu par le « blancisme » triomphant, est opportunément et presque totalement tombé dans l'oubli. Au point qu’il en est incompréhensible, tant dans sa profondeur que dans sa hauteur de vue, et qu’il n’est guère aisé, pour ces différentes raisons, de s’en servir pour éclairer l’Histoire…

    Nous appelons « blancisme » cette famille de pensée, de droite comme de gauche, qui estime que la France est avant tout une nation « de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne », et qu’elle se perdrait dans le métissage.

    Après le choc phénoménal de la Seconde Guerre mondiale et de la débâcle, l’épopée de la France Libre, l’héroïsme salvateur de l’Armée d’Afrique et la victoire sur le nazisme, les temps semblaient mûrs pour que les promesses révolutionnaires de la défunte IIIe République et de la IVème naissante fussent tenues. Née dans un contexte d’extrême négation et oppression de l’humanité nègre, la Négritude, âpre et combattante dans les années 1930, s’apaisa, s’adoucit naturellement dans le contexte de l’immédiat après-guerre, pour assumer sa dimension         « pan-humaine » et sa vocation de creuset universaliste.

    De l’assimilation politique à l’assimilation réciproque

    Aux yeux de la plupart des représentants ultramarins, l'assimilation politique et administrative, c'est-à-dire, dans les faits, l'égalité politique et sociale, non seulement protègerait les populations antillaises et africaines contre le colonialisme, mais elle assurerait aussi leur développement économique et social, leur bien-être quotidien, leur épanouissement et leur rayonnement culturel…

    De là, cette assimilation serait promise à la réciprocité : la francisation de l'Outre-Mer s’accompagnerait nécessai-rement, grâce à la loi du nombre conjuguée au principe d’égalité, de l’« ultramarinisation » de la France... Grâce à l’intégration-assimilation à double sens, au sein de la grande République Franco-Africaine, émergerait progres-sivement mais inéluctablement une vaste culture hybride traversée de milles liaisons, interactions et ramifications internes et souterraines, où l’élément nègre et l’élément blanc seraient bientôt confondus, avec d’autres sans doute...

    Césaire comme ses collègues savait que, dans un rapport de force beaucoup plus inégal, trois siècles de broyeuse esclavagiste et colonialiste n’étaient pas parvenus à effacer les mânes africains des Antilles. Au pire, elle les avait rongés, enrobés ou dérobés ; au mieux, elle les avait métissés, infusés ou métamorphosés…

    Dans ces conditions, comment la République franco-africaine, égalitaire et fraternelle, pourrait-elle sonner le glas de l’âme nègre ou de la civilisation africaine ?

    Au lieu de se dissoudre en s’alliant avec la France et, au-delà, avec l’Europe entière, le génie nègre assurerait son essor et son déploiement, son expansion et sa mutation, tout comme le génie français ou européen, son frère, son double, son reflet étrange, pris dans le même mouvement réciproque et transhistorique… Cette alliance, cette rencontre des pôles, nègre et blanc, européens et africains, cette symbiose qu’appela de ses vœux Alioune Diop, fondateur avec Aimé Césaire de Présence Africaine, est le cri de toute une génération antillaise et africaine, et même, dans une large mesure, malgré tout, des suivantes…

    Le retour des problématiques identitaires 

    Pourtant, au cours des années 1950, dans les sphères intellectuelles, les problématiques identitaires, appelées à être dépassées par la fusion découlant de l'égalité et la fraternité dans l’assimilation mutuelle, refirent surface, en force. Non tant par un mouvement ou une poussée intérieure, que par réaction face à l'impossibilité d'obtenir ici et maintenant l'égalité réelle, que ce soit aux Antilles (les belles promesses d’égalité sociale liées à la départementalisation ne furent pas tenues...) ou, plus encore, en Afrique... Avec l’immense déni d’égalité, l’indécrottable mépris que cela suppose et sous-entend, qui venant s’ajouter aux meurtrissures de l’esclavage, du racisme, « scientifique » ou non, et du colonialisme, les ravivait insupportablement dans le clair esprit du philosophe et du poète… Le Nègre à nouveau flétri et menacé, la Négritude se refit donc combattive et âpre, selon un réflexe de légitime défense…

    Dans ce terreau de souffrances, de rêves et de déceptions, s’enracinent les évolutions ultérieures d'un Césaire ou d'un Senghor, les infléchissements de leurs positions, mais aussi leurs regrets professés en secret, et, parfois même, l'altération de leurs souvenirs de l'époque…

    Visitant en voisin la Côte d’Ivoire en 1957, le président ghanéen Kwamé N’Krumah, héros de l’indépendance et de la fierté africaines, s’extasia sur ce que l’Afrique et la France étaient en train de réaliser ici, prélude d’une admirable synthèse et d’une fraternité inconcevables pour un esprit débarqué du monde anglo-saxon de l’époque. Félix Houphouët-Boigny, ministre français et très grand homme politique ivoirien et africain lui répondit simplement :   

    « Vous avez choisi l’indépendance, nous avons choisi la liberté. »

    Une année plus tard, De Gaulle fit son coup d’Etat, et mit à peine deux ans pour acculer, en 1960, la Côte d’Ivoire à l’indépendance. Comme presque toute l’Afrique subsaharienne. Projetant les Antilles et les confettis de     l’ « Empire » dans un déchirant entre-deux-mondes. 

    Privée de sa réciprocité, sur fond de néocolonialisme, l’assimilation redevint odieuse. 

    Nous n’en sommes toujours pas sortis… 

     

    Article publié sur le site Camer.be, le 13 mai 2009

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    De Hitler

     

    au largage des Africains

     

     

    Le général de Gaulle et les hommes politiques métro-politains qui organisèrent la prétendue « décolonisation » avaient forcément lu Mein Kampf. « Tout Français doit lire ce livre », avertissait le maréchal Lyautey.

    « Un Etat africain sur le sol de l’Europe »

    Or on lit dans le livre de Hitler, publié en 1925-1926 :

    « (…) la France est, et reste, l’ennemi que nous avons le plus à craindre. Ce peuple, qui tombe de plus en plus au niveau des nègres, met sourdement en danger (…) l’existence de la race blanche en Europe. Car la contamination provoquée par l’afflux de sang nègre sur le Rhin, au cœur de l’Europe, répond aussi bien à la soif de vengeance sadique et perverse de cet ennemi héréditaire de notre peuple qu’au froid calcul du Juif, qui y voit le moyen de commencer le métissage du continent européen en son centre et, en infectant la race blanche avec le sang d’une basse humanité, de poser les fondations de sa propre domination. Le rôle que la France, aiguillonnée par sa soif de vengeance et systématiquement guidée par les Juifs, joue aujourd’hui en Europe, est un péché contre l’existence de l’humanité blanche (…) [l’]envahissement [de la France] par les nègres fait des progrès si rapides que l’on peut vraiment parler de la naissance d’un État africain sur le sol de l’Europe. »

    Le venin et ses brûlures

    Hitler avait de bonnes raisons de cracher son venin. A l’époque, en effet, et selon un crescendo jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la propagande officielle française proclamait fièrement l’égalité des races et, si elle ne l’appliquait encore que très imparfaitement, joignait le geste à la parole, en nommant des Nègres ministre (Blaise Diagne) ou vice-président de l’Assemblée nationale (Gratien Candace).

    Vingt à trente ans plus tard, nombre d’analyses, de stratégies et de motifs parfois contradictoires présidèrent à la décolonisation. Parmi eux, la crainte de la « bou-gnoulisation » de la France (selon l’expression, en coulisses, de Charles de Gaulle) et, partant, de l’Europe, tint une place éminente.

    L’éviction des populations d’Afrique répondait-elle, selon des voies souterraines, aux anathèmes du Führer ? En substituant l’alliance européenne à l’alliance africaine au lieu de l’y ajouter, sacrifia-t-on à d’obscurs démons ?

    De Gaulle expliquait en Conseil des ministres, en 1962 :   « Cette Europe, il faudra bien qu’elle se bâtisse un jour. On en parle depuis Jules César, Charlemagne, Othon, Charles Quint, Louis XIV, Napoléon, Hitler. »

    « La France ne serait plus la France »

    Au même moment, avec l’appui ou le consentement silencieux de ses alliés, le Général achevait le démantèlement de l’ensemble franco-africain. En choisissant d’offrir l’Algérie au FLN, meilleur garant d’un divorce franco-algérien irréversible. Au nom d’un principe que l’ermite de Colombey, revenu aux affaires par un putsch militaire et sur un programme totalement inverse, avait énoncé à l’Elysée, in petto, en 1959 :

    « Il ne faut pas se payer de mots ! C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

    Terrible héritage.

     

    Article publié sur le site Camer.be, le 13 juin 2010

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Trois « Harkis » assiègent

    le Palais Bourbon, Sarkozy, 

    et l’Histoire

     

    Depuis un mois et demi, Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï, fille et fils de Harkis, « assiègent » le Palais Bourbon. A côté de l'Assemblée nationale, place Edouard-Herriot, ils dorment dans leur voiture et vivent sur le trottoir. Ils affirment qu'ils iront « jusqu'au bout ». 

    Leur objectif : que l'Etat français reconnaisse enfin officiellement ses éminentes responsabilités dans la tragédie des Harkis. Non par de belles paroles, mais par une loi. 

    « Nous ne sommes pas ici pour demander l'aumône. Ce qu'on veut, c'est la reconnaissance du martyre des Harkis et de leurs enfants. Les massacres, les camps, l'aliénation, le mépris. On se situe sur le terrain du symbole avec un grand S. » 

    Sur un panneau, ils ont collé la circulaire Joxe qui, en 1962, interdisait aux officiers de ramener les Harkis en France. Désarmés, les supplétifs de l'armée française furent, pour beaucoup, massacrés par le FLN. Heureusement, certains officiers choisirent de désobéir aux directives ministérielles… 

    De 45.000 à 150.000 partisans de la France massacrés selon les historiens

    D'un historien à l'autre, les estimations varient. Selon les uns, 45.000 Harkis furent massacrés au lendemain de l'indépendance algérienne. D'autres parlent de 90.000, voire de 150.000 victimes, englobant dans ce chiffre effroyable aussi bien les Harkis que les Algériens francophiles et les membres de leurs familles, alors désignés comme traîtres par les nouveaux maîtres du pays. 

    « On en a marre d'être traités de collabos par les jeunes des banlieues », martèle Abdallah Krouk. « Nos pères combattaient le FLN qui massacrait les Algériens à tour de bras. Il n'y a qu'à voir ce que l'Algérie est devenue depuis, ça saute aux yeux. Les Harkis voulaient, comme la majorité des Algériens, que l'Algérie reste un département de la République, dans l'égalité et la fraternité avec les Français. Comme la Réunion ou la Martinique. Si de Gaulle l'avait voulu, aujourd'hui l'Algérie serait autrement développée. Et tous les Algériens ne voudraient pas émigrer vers la France, puisqu'ils seraient à l'aise chez eux… et Français ! » 

    Chaque jour, les trois « assiégeurs » déploient leurs banderoles. Certains slogans prennent pour cible « les juges francs-maçons » et affirment : « La France est raciste. » 

    « On n'a plus rien à perdre. On veut provoquer un électrochoc. Si la France n'est pas raciste, si les francs-maçons sont des humanistes, alors pourquoi tous ceux-là ne font-ils rien pour nous, depuis tout ce temps ? A l'époque, pourquoi ne sont-ils pas venus nous sortir des camps ? Où étaient les droits de l'homme ? » 

    Une promesse électorale de Sarkozy

    Par mélange de désespoir, de rage et d'avidité d'attirer l'attention, Zohra, Abdallah et Hamid sont forcément enclins à de regrettables amalgames. Mais qui osera leur jeter la pierre outre mesure ? Hamid Gouraï explique : 

    « Longtemps, les hommes politiques nous ont dit en coulisse : soyez patients, quand les vieux gaullistes historiques seront morts, tout se débloquera… Maintenant, Messmer est mort depuis deux ans, et on attend toujours. Alors on est là et on ne bougera pas tant que Sarkozy ne tiendra pas ses promesses… » 

    Effectivement, pendant sa campagne présidentielle, le candidat de l'UMP avait annoncé : 

    « Si je suis élu, je veux reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans l'abandon et le massacre des Harkis et d'autres milliers de musulmans français qui lui avaient fait confiance. Afin que l'oubli ne les assassine pas une nouvelle fois. » 

    Devenu chef de l'Etat, aurait-il changé d'avis ? Il faut avouer que le sujet est particulièrement explosif. Car derrière la tragédie algérienne, c'est le gigantesque mensonge de la décolonisation franco-africaine qui se tient en embuscade. A l'approche du cinquantième anniversaire des indépendances africaines (2010) et algérienne (2012), s'il s'avisait d'ouvrir sérieusement le terrible dossier Harkis, l'Elysée sait que c'est une véritable boîte de Pandore historique et politique qu'il ouvrirait du même coup. 

    Zohra Benguerrah répète calmement : 

    « La plupart des Algériens ne voulaient pas de l'indépendance, et surtout pas avec le FLN, cette minorité criminelle qui les terrorisait depuis des années ». 

    Hamid Gouraï enfonce le clou : 

    « A l'époque, la majorité des Algériens préféraient continuer de vivre en harmonie avec la France et les Français, dans un esprit fraternel. » 

    Abdallah Krouk s'emporte : 

    « Mais De Gaulle l'a dit, il avait peur que son village s'appelle Colombey-les-Deux-Mosquées. Alors il a préféré se débarrasser de l'Algérie… et de nous ! » 

    Un vieil homme, membre du HCR (Haut Conseil des Rapatriés), venu les soutenir, affirme : 

    « Evidemment que la majorité des Algériens ne voulaient pas de l'indépendance. Aujourd'hui encore, 75% d'entre eux préféreraient être Français. Organisez un référendum, vous verrez ! » 

    Et en Afrique subsaharienne ? 

    Si Nicolas Sarkozy reconnaissait les cruelles responsa-bilités de l'Etat français et de Charles de Gaulle dans la tragédie des Harkis… S'il avouait qu'il y a cinquante ans, la Vème République blanciste fit le choix de larguer l'Algérie mais aussi l'Afrique noire par crainte, selon le mot du Général, de la « bougnoulisation » du peuple français, et au nom de sordides calculs financiers… 

    A coup sûr, de tels aveux feraient plutôt mauvais genre dans la France d'aujourd'hui, et probablement l'effet d'une bombe dans le reste du monde… 

    Comment réagiraient Abdelaziz Bouteflika, les Africains et la communauté internationale, notamment Barack Obama ? En France, que diraient les intellectuels et la presse, souvent complices de l'imposture ? La gauche se priverait-elle d'une si belle occasion d'accuser Sarkozy d'être un infâme nostalgique de l'Empire et de l'Algérie Française ? Quant aux gaullistes « orthodoxes », le lui pardonneraient-ils ? 

    Face aux dangers vertigineux d'une telle configuration, les slogans en forme d'« électrochocs » des trois assiégeurs du Palais Bourbon paraissent bien dérisoires… 

    Car pour s'engouffrer dans pareil étau idéologique, il faudrait que l'Elysée soit un peu suicidaire ou tombé sur la tête. Si seulement Sarkozy pouvait vraiment devenir fou…

     

    Article publié sur le site Rue89, le 27 juin 2009

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les Harkis, Mitterrand, Drucker : 

     

    Arcanes d’une omerta médiatique 

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    Samedi 10 octobre 2009, nous annoncions que Frédéric Mitterrand, invité le lendemain dans Vivement Dimanche sur France 2, parlerait des trois « Harkis », Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï, qui assiègent l’Assemblée nationale depuis plus de cinq mois. Sous le silence religieux, presque absolu, des médias français…

    Dans ce contexte, l’intervention du ministre de la Culture a-t-elle finalement eu la puissance nécessaire pour briser la glace, et provoquer une révolution française, africaine, et enfin planétaire, comme nous l’envisagions alors ?

    Malheureusement, l’intervention de « Fred » eut lieu, de façon lapidaire, par vidéo interposée… En conséquence, l’info est passée presque inaperçue. A qui la faute ?

     « Et on ne fait pas attention à eux… »

    Si Frédéric Mitterrand, le dimanche 11 octobre 2009, a parlé des Harkis, ce n’est pas en plateau. En fait, l’évocation de l’épopée des trois assiégeurs du Palais Bourbon, qui exigent que l’Etat français reconnaisse ses éminentes responsabilités dans la tragédie qui frappa leur communauté, des massacres aux camps, s’est limitée à une séquence de quinze secondes, inscrite au milieu d’un reportage intitulé « La Journée d’un Ministre », diffusé à mi-parcours de Vivement Dimanche. En plein après-midi, tout de même, sur la deuxième chaîne du service public…

    Pendant ces quinze secondes, on voit Frédéric Mitterrand, après avoir siroté son café au zinc d’un beau troquet parisien, rendre visite aux trois assiégeurs du Palais Bourbon. La séquence est intitulée « Rencontre avec des Harkis », en lettres élégamment typographiées en bas d’écran.

    Premier plan : Fred s’approche d’une voiture où il surprend Zohra, le visage très fatigué mais souriante :       « Bonjour… Ça vous ennuie qu’on vous filme ? » demande-t-il, plein de tact, alors que la caméra de    France 2 tourne déjà…

    Plan suivant, Frédéric Mitterrand explique : « Vous voyez, ça fait quatre mois qu’ils sont là, un peu plus même, quatre mois et demi… Ils dorment dans la voiture… Parce qu’ils soutiennent une cause qui est juste… Et on ne fait pas attention à eux… C’est vraiment beaucoup de courage…»

    Pendant qu’il parle, plan fixe de cinq secondes sur une banderole où on peut lire : « Les Harkis sont victimes d’une atteinte d’un droit à la liberté d’information au public par les médias : où est la démocratie ? »

    Plan suivant : le beau Fred sert la main à Abdallah, enfourche son scooter et file vers d’autres horizons plus cossus…

    Erreur orthographique capitale

    Une scène ultérieure de « La Journée d’un Ministre » montre Fred au château de Compiègne, au moment de signer un livre d’or, plaisantant sur une faute d’orthographe commise sur son nom : il manque un R à Mitterrand… Zoom sur le livre d’or et la faute d’orthographe en question…

    Lorsque s’achève le reportage, retour en plateau. Michel Drucker, tout sourire sur ses coussins cramoisis, choisit alors de revenir, non pas sur les Harkis, mais… sur la faute d’orthographe ! 

    « Alors y’en a encore qui écrivent Mitterrand avec un R, certains avec un T…»

    Manifestement, les Harkis qui assiègent l’Assemblée nationale et l’Etat sarkozyen depuis des mois sous l’œil impavide des médias français, sont moins importants qu’un R oublié dans la graphie du nom Mitterrand sur un livre d’or, dans une certes très bourgeoise sous-préfecture de province…

    Pourquoi Michel Drucker a-t-il choisi de glisser discrètement sur un sujet qui est un tabou absolu ?

    La réponse est dans la question…

    Le vieux routier de la République blanciste

    En vieux routier de la Vème République blanciste (n’en doutons pas, à son corps défendant…), Michel Drucker sait parfaitement ce qu’il est permis de dire, et ce qui ne l’est pas. Evoquer fortuitement certains sujets, d’accord. Mais à condition de ne pas faire montre d’une insistance malséante, qui pourrait faire entrer l’animateur vedette dans la « zone dangereuse »… 

    Cette prudence n’est pas sans précédent.

    Le 18 avril 2004, sur le même plateau de Vivement Dimanche (invité : Jean-Pierre Elkabbach), l’humoriste algérien Fellag déclara en substance – et très sérieu-sement : « On a beaucoup dit que les Pieds-Noirs avaient été déchirés en quittant l’Algérie. Mais a-t-on dit combien, nous les Algériens, nous étions déchirés de les voir partir ? Bien sûr qu’il y avait des colons. Mais les colons représentaient 3 à 5 % des Pieds-Noirs. Les autres étaient des petites gens, avec qui nous nous entendions plutôt bien. » 

    On aurait pu s’attendre à une réaction de surprise, puisque la remarque de Fellag piétinait une des grosses tartes à la crème de la Vème République blanciste : le racisme quasi-proverbial des Pieds-Noirs, la haine réciproque qui les opposait aux Algériens, perpétuellement mise en avant pour justifier leur éviction collective d’Algérie en 1962… Pourtant, comme dans l’affaire des Harkis du Palais Bourbon, Michel Drucker s’est abstenu de toute remarque, de tout étonnement qui aurait pu déranger le Système. Et pour cause : s’il est l’insubmersible présentateur-vedette que l’on sait depuis plus de quarante ans, c’est que Michel n’est pas une tête brûlée et sait jongler en virtuose avec les différents codes et autres devoirs de réserve…

    Pour savoir de quelle limite il est ici question, et quelle puissance occulte veille au respect de cette sacrosainte limite, il faut se tourner vers les journalistes politiques, qui parlent en connaissance de cause. Or quelques-uns d’entre eux ont, ces dernières années, au moins une fois, craché le morceau.

     L’aveu d’Elisabeth Lévy

    Dans l’émission de Thierry Ardisson, « 93 Faubourg Saint-Honoré » sur Paris-Première, « Dîner FOG » (Franz Olivier Giesbert), diffusée le mardi 21 mars 2006, autour de la table somptueusement dressée, sous la lueur mordorée et vacillante des candélabres, une fricassée du gratin journalistique parisien se lâcha en ces termes   exacts :

     Pierre Bénichou : C’est par haine, non seulement des Pieds-Noirs, mais aussi des Arabes musulmans, que (de Gaulle) a abandonné l’Algérie comme il l’a fait. Dites-vous bien que de Gaulle (murmures autour de la table)… Mais oui ! 

    Eric Zemmour : Mais non… Il abandonne l’Algérie parce que, un : ça nous coûte trop cher ; deux : parce qu’il y a un vrai problème démographique… 

    Thierry Ardisson (rigolard) : Eh, Eric, en France, y’a deux trucs : c’est Vichy et l’Algérie… 

    Eric Zemmour : Toute l’histoire du XXème siècle ! 

    Elisabeth Lévy (apparemment un peu pompette) : Les trucs dont on est supposé ne jamais parler, soi-disant… (rires autour de la table, acquiescements hilares d’Eric Zemmour). 

    Que suggérait donc Elisabeth Lévy, en évoquant ces         « trucs dont on est supposé ne jamais parler », déclenchant ainsi l’hilarité d’Eric Zemmour ? Certaine-ment pas que la guerre d’Algérie est un sujet tabou : de nombreux films et documentaires ont été diffusés à la télévision depuis une vingtaine d’années, levant le voile notamment sur la torture et les crimes de l’armée française et du FLN. 

    Interdit sous peine de redoutables sanctions

    En réalité, Elisabeth Lévy voulait dire simplement que parler de certains aspects de la guerre d’Algérie et de la    « décolonisation » (crainte de la « bougnoulisation » par exemple, et largage en conséquence…) tels que ceux qui venaient d’être effleurés autour de la table notamment par Pierre Bénichou (mais que l’animateur avisé Ardisson sut faire opportunément bifurquer par une plaisanterie lancée à Zemmour) est interdit, sous peine de redoutables sanctions… 

     

    Voilà qui permet d’entrevoir l’ambiance qui règne dans les rédactions en France… Et qui permet d’expliquer pourquoi, à l’instar de Drucker choisissant de s’appesantir sur le R manquant dans le nom de Mitterrand sur un obscur livre d’or compiégnois, une omerta médiatique presque parfaite entoure depuis plus de cinq mois le siège du Palais Bourbon et de l’Elysée par Zohra Benguerrah, Abdallah Krouk et Hamid Gouraï, en dépit (ou à cause) de ses dimensions éminemment symbolique et spectaculaire. On ne met pas le doigt dans ce qui brûle, ni dans un engrenage qui pourrait broyer la main, puis le reste…

    A l’heure où les places sont plus chères que jamais, quel journaliste, quel rédacteur en chef suicidaire (ou improba-blement téméraire) pourrait oser faire ce que Michel Drucker lui-même, du haut de ses quarante ans de carrière et de ses audimats insolents, s’interdit sagement de faire ?

     

    Article publié sur le site Rue89, le 15 octobre 2009

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Un exemple

    parmi tant d'autres...

     

    Jeu de pipeau ordinaire 

    dans le cadre du Cinquantenaire 

    des « indépendances » africaines

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    Comique, affligeant ou tout simplement effroyable : à chacun d’en juger… Le 15 juillet 2010, un colloque sur la décolonisation, organisé par l’ASEAF, se tenait à Paris. Ce qui s’y passa a valeur d’exemple pour la plupart des centaines de grands-messes officielles qui fleurissent cette année sur le même sujet, en France, en Afrique et ailleurs sur la planète bleue…

     

    Ce jeudi-là, dans l’hémicycle du Conseil régional d’Ile-de-France, se tenait un colloque sur les indépendances africaines dont on célèbre cette année le Cinquantenaire. Pendant six heures, on entendit les intervenants décliner sur différents modes la thèse classique d’une indé-pendance obtenue de haute lutte par l’Afrique en 1960. Universitaires, ambassadeurs, étudiants soigneusement choisis pour leur faculté de penser dans les clous, ont martelé que les indépendances africaines ne furent point octroyées, mais arrachées par des peuples avides d’indépendance.

    Il n’est pas anodin de constater que ces fariboles, qui permettent de masquer depuis un demi-siècle les vraies motivations des indépendances mais aussi, et surtout, de mettre l’Afrique et ses populations en coupe réglée, tiennent toujours le haut du pavé en l’an 2010. Et pour cause, les enjeux d’aujourd’hui sont les mêmes qu’hier : faire un maximum de business…

    Sans surprise, Jacques Toubon et Olivier Stirn, représentants officiels de l’Etat français, avaient fait le déplacement pour parrainer cette énième mascarade. On les vit l’un et l’autre acquiescer aux propos des intervenants…

    Au bout de six heures de conférence à sens unique, vint enfin le moment des questions (entre-temps, toutes les grosses légumes avaient pris la poudre d’escampette). Lorsque le micro m’arriva dans les mains, je fis en substance les remarques suivantes :

    « Depuis cinquante ans, on affirme, comme vous l’avez fait aujourd’hui tout au long de ce colloque, que les indépendances furent arrachées par les Africains. Ce mensonge permet de cacher que les indépendances, dont tout le monde sait qu’elles furent essentiellement fictives, ont été en réalité imposées à l’Afrique par l’Etat français, afin d’esquiver le métissage de la France et d’organiser le néocolonialisme. A l’époque, les Africains militaient bien sûr pour l’abolition totale du colonialisme. Or pour y parvenir, l’écrasante majorité d’entre eux estimaient que la solution n’était pas l’indépendance – car le système colonialiste n’avait pas doté les territoires africains des cadres nécessaires pour assumer l’indépendance – mais l’instauration de l’égalité politique pleine et entière entre tous les citoyens dans la République. En effet, les dirigeants africains savaient que grâce à la démocratie, l’exploitation colonialiste de l’Afrique n’aurait pu perdurer. C’est d’ailleurs notamment pour cette raison que le pouvoir métropolitain leur refusa l’égalité (Affaire gabonaise, octobre 1958), les poussa vers l’indépendance fictive (tractations secrètes de Charles de Gaulle avec certains dirigeants africains, assorties de primes à l’indépendance, durant l’hiver 1959-1960) et enfin déposséda, à cette fin, les populations africaines du droit à l’autodétermination, au prix d’une quadruple violation de la Constitution (Loi 60-525, mai-juin 1960). A partir de là, le néocolonialisme put se déployer progressivement, avec l’efficacité que l’on sait. En ce sens, on peut dire que la ‘décolonisation’ fut parfaitement réussie, puisqu’elle permit d’atteindre l’un de ses principaux objectifs : l’exploitation sans entraves de l’Afrique. Aujourd’hui, en perpétuant les mensonges de la Vème République blanciste, les intervenants de ce colloque ont agi en bons petits soldats du Système qu’ils prétendent pourtant combattre. D’ailleurs, je constate que MM. Toubon et Stirn, ce matin, approuvaient tous vos propos, tandis que le Conseil régional d’Ile-de-France s’occupe de la logistique. Or si votre but est bien, comme vous le prétendez, de trouver les solutions pour sortir l’Afrique du désastre, alors pourquoi relayez-vous les mensonges qui permettent ce même désastre depuis des décennies ? Si les malheurs du continent noir vous chagrinent autant que vous l’affirmez, alors pourquoi ne dites-vous pas, enfin, la vérité ? »

    La salle, composée en grande partie d’Africains, a largement applaudi ces observations. Quant aux intervenants, bien entendu, ils se sont bien gardés d’y répondre. Par la suite, lors de la deuxième séance de questions, j’eus beau lever le doigt, allez savoir pourquoi, je ne parvins plus à obtenir la parole…

    Au sortir de cette amusante séance, un monsieur d’un certain âge vint me féliciter. Je lui demandai : « Vous m’avez applaudi. Pourquoi ? » Il me répondit : « Parce que ce que vous dites est la vérité que tout le monde dissimule depuis cinquante ans ». Je l’interrogeai : « Vous assistez à un colloque où l’on raconte le contraire pendant six heures d’affilée, vous savez que tout cela est faux, alors pourquoi n’êtes-vous jamais intervenu pour vous insurger ? » Il sourit et expliqua : « C’est comme ça, tout le monde ment, alors que voulez-vous, on joue le jeu, on fait comme tout le monde ». Une dame qui écoutait notre conversation lança à mon adresse, l’œil pétillant : « Monsieur, vous êtes naïf : en politique, tout le monde ment, c’est bien connu ! » Quelques minutes plus tard, une autre dame s’approche et me dit : « Je tiens à vous féliciter pour ce que vous avez dit, mais je vous donne ce conseil : méfiez-vous… » « Me méfier de quoi ? » ai-je demandé. « Je vous le dis, méfiez-vous », m’a-t-elle répondu en s’éloignant avec un grand sourire sympathique aux lèvres…

    Finalement, je prends une demi-heure pour discuter avec un gars et une fille âgés d’environ vingt-cinq ans. Contrairement à mes autres interlocuteurs, ces jeunes gens sont convaincus que l’Afrique s’est soulevée pour l’indépendance. Aucun argument ne semble devoir entamer leurs tranquilles certitudes. Cinquante ans de propagande triomphent dans cette joyeuse jeunesse parfaitement dupe et sûre de son fait. Quand les vieux qui tantôt m’applaudissaient seront morts, la vérité pourra être définitivement enfouie en toute bonne conscience. Le désastre, grand amateur de mensonges, a de beaux jours devant lui…

    Voilà où nous en sommes en l’an 2010. Des hommes et des femmes débitent des énormités historiques (émaillées, d’ailleurs, d’énormes erreurs) pendant des heures devant des dizaines, des centaines de personnes qui savent pertinemment qu’ils mentent mais ne bronchent pas. Par un mélange d’esprit moutonnier, de peur et, pour certains, par souci de carrière et d’argent. Car contester la doxa française et internationale présente autant de périls que la servir benoîtement peut s’avérer très lucratif. L’Afrique et la France dussent-elles en crever.

    Mais après tout, les gros sous, le pouvoir et les honneurs, n’est-ce pas beaucoup plus important ?

     

    Article publié sur le site Afrik.com, le 20 juillet 2010

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Révolution s’avance

    ou

    Quand Henri Lopes 

    balance à Paris

     

     

    Les choses avancent...

    Le 14 décembre 2010, Henri Lopes, écrivain, ancien militant indépendantiste congolais et ambassadeur du Congo en France, participait à une table ronde organisée par l’Institut Pierre Mendès France, à Paris. A ses côtés, prenaient également part aux exposés Jean-Christophe Rufin, écrivain, ancien ambassadeur de France au Sénégal, Stéphane Gompertz, directeur Afrique et Océan Indien au Ministère des Affaires étrangères, Vincent Hugeux, grand reporter à l’Express, Emmanuel Laurentin, producteur à France Culture et modérateur pour l’occasion.

    Face à ces représentants du gratin politico-journalistico-intellectuel français, Henri Lopes déclara :

    « (…) Je n’ai rien écrit, je ne voulais pas vous faire un exposé ex cathedra, étant donné que nous étions dans une table ronde. Je pensais que j’apporterais simplement quelques éléments de réflexion. (…) Je voudrais peut-être rappeler, donner un certain nombre d’éléments du contexte.

    Les indépendances, 1960 : que se passe-t-il en Afrique, que se passe-t-il dans le monde, que se passe-t-il en France, dans leurs relations avec les colonies françaises ?

    Dans le monde, il y a bien sûr la guerre froide. Mais on y est tellement qu’on n’en a pas conscience de manière quotidienne. Et puis, il y a surtout la guerre d’Algérie, qui vient après les guerres d’Indochine. Et la France a des efforts à fournir de ce côté, et a un malaise qui se répercute jusqu’en France. Tout le débat politique français, dans l’époque où j’étais étudiant, était constamment émaillé de questions relatives à l’Algérie. Les manifestations qui avaient lieu chaque jour étaient surtout relatives à l’Algérie. C’est dans ce climat (…) que nous avons fait nos universités politiques. Et j’ai l’impression que, dans ce qui a été la politique de décolonisation de De Gaulle – et pour moi                         « décolonisation » est différent d’indépendance ; décolonisation est un processus, un processus continu – et dans cette politique, il y a, il ne faut pas être grand clerc en matière d’Histoire pour comprendre que le général de Gaulle avait conscience du fait qu’il fallait qu’il ne se crée pas, pour reprendre avant la lettre une formule que Che Guevara a mise dans sa fameuse Lettre d’espoir, créer « mille Vietnam », et (…) il fallait éviter de créer « mille Algérie »… Il y avait des parties de l’Afrique qui se trouvaient déjà en guerre. On l’a oublié. C’est essentiellement le Cameroun. Je ne parle pas de l’Afrique anglophone, avec le Kenya, la révolte des Mau-Mau. Tous ces éléments-là, je crois, ont été pris en compte, et je ne veux pas développer plus longuement des choses que vous connaissez tous, mais qui sont quelquefois perdues de vue dans le contexte.

    Donc, de Gaulle a compris qu’il fallait éviter qu’il y ait d’autres foyers de guerre dans laquelle la France se trouverait impliquée avec ses colonies. Et puis alors, il y a dans les colonies des gens qui s’agitent. Il y a d’abord l’élite, ceux que, par exemple, en Afrique centrale, Afrique équatoriale française, on appelait les « évolués », dont la revendication était, au départ, simplement le désir d’avoir les mêmes droits que les citoyens français. Je pourrais développer longuement ce chapitre. Et c’est face à l’obstination de certains milieux français, surtout en rapport avec le milieu colonial, qui fait que de ce concept on passe à l’indépendance. Et l’idée d’indépendance n’est pas tellement ancrée dans la population africaine. Nos parents nous crient « casse-cou ! » Elle est surtout le fait d’agitateurs – comme je l’étais, loin de l’Afrique, en France – qui retournions en vacances faire de l’agitation. Et cela va s’incarner dans le choix de la Guinée en 1958. Et je voudrais donc rappeler cela : les dirigeants africains de l’époque, je parle des anciennes colonies françaises – les choses sont complètement différentes dans les colonies anglaises – ne souhaitent pas l’indépendance : on les pousse à l’indépendance. (…) Les dirigeants [africains] sont emmenés, poussés en partie par les dirigeants français qui se rendent compte qu’on a intérêt à déminer la situation en allant à l’indépendance. D’où le projet de De Gaulle, la Communauté française, avec dans un premier temps une autonomie interne qui prend forme dès 1958 et, petit à petit, la marche vers l’indépendance. (…) Ce que je voudrais dire, c’est que ces dirigeants africains, je me mets à leur place – j’étais opposé à eux à l’époque – comment voient-ils l’indépendance… Qu’on leur impose... Ils se disent, bon, nous allons l’accepter, nous allons être indépendants (…). »

    Récapitulons : dirigeants africains « poussés » à l’indépendance ; indépendance « imposée » en 1960 par l’Etat français ; mieux encore, idée d’indépendance « pas tellement ancrée dans la population africaine » ; cerise sur le gâteau, indépendance surtout le fait d’une minorité « loin de l’Afrique », qui retournait en vacances « faire de l’agitation »…

    Autant de confidences qui confirment ce que le blog Fusionnisme annonce depuis plusieurs mois : la grande thèse commune au Club Novation Franco-Africaine (CNFA) et au Mouvement Fusionniste – à savoir le mensonge planétaire qui travestit en triomphe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ce qui fut, en réalité, il y a cinquante ans, le largage de l’Afrique par l’Etat français, au mépris des Africains, et à des fins inavouables, entre racisme, défiance civilisationnelle, déni d’égalité et appât du gain – cette thèse a triomphé en coulisses et n’est plus guère contestée dans les hautes sphères franco-africaines. Notons qu’ici, Henri Lopes va, sur certains points, encore plus loin que le CNFA…

    D’ailleurs, que croyez-vous qu’il arriva ce jour-là, autour de la table ronde organisée par l’Institut Mendès France ?

     

    Tout simplement, chacun fit semblant de ne rien avoir entendu de ce que disait Henri Lopes, écrivain, ancien militant indépendantiste congolais et ambassadeur du Congo en France.

    Jean-Christophe Rufin, écrivain, ancien ambassadeur de France au Sénégal, Stéphane Gompertz, directeur Afrique et Océan Indien au Ministère des Affaires étrangères, Vincent Hugeux, grand reporter à l’Express, Emmanuel Laurentin, producteur à France Culture et modérateur pour l’occasion, ne trouvèrent dans les propos d’Henri Lopes rien qui suscitât chez eux le moindre rebond…

    Reconnaissons au modérateur, Emmanuel Laurentin, producteur et animateur à France Culture, le mérite de la cohérence. Il n’a jamais invité aucun membre du Club Novation Franco-Africaine dans ses émissions. Les écrivains Claude Garrier, Samuel Mbajum, Simon Mougnol, et tant d’autres membres du CNFA, n’ont jamais eu les honneurs de France Culture. Il est vrai que pour ce qui est de Radio France, radio d’Etat française, seule RFI, au fil des années, a reçu au compte-gouttes certains d’entre nous. Mais ni France Culture, ni France Inter, ni France Info n’ont jamais rien dit de nos travaux, ni accordé le moindre micro à nos idées. Il n’y a donc guère matière à s’étonner qu’Emmanuel Laurentin n’ait pas relevé l’incongruité des propos d’Henri Lopes, pas plus que les autres intervenants, ou même le public.

    Car ce qu’a osé dire Henri Lopes fait partie de ce qu’il faut obligatoirement taire, puisque c’est la vérité, et que cette vérité est l’inverse de l’histoire officielle à laquelle tout le monde est tenu, depuis cinquante ans, sous peine de mort sociale, d’adhérer. Le secret recouvre tant de scandales incommensurables, et sert tant d’intérêts… Alors « on joue le jeu », « le système joue le jeu », encore et toujours …

    Par-delà ceux qu’on tient à l’écart, par-delà les dialogues de sourds et malgré les silences, les esquives si confortables, tandis que la Côte d’Ivoire, la Tunisie, l’Algérie sont en ébullition, la parole avance à Paris, malgré tout. En dépit des élites politico-journalistico-intellectuelles ultra-hypocrites. Et, faut-il s’en étonner, grâce à une vieille voix africaine…

     

    Article publié sur le blog Fusionnisme, le 19 janvier 2011

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mayotte/Afrique/France/Europe

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    Le jardin des délices 

    et le poids des élites 

     

     

    Voilà Nicolas Sarkozy qui s’en repart traîner ses tongs en Afrique… Discours prévu à Brazzaville, ancienne capitale de la France libre et lieu de la célèbre conférence (1944). Avec, espérons-le, plus d’inspiration qu’en 2007 à Dakar… Pendant ce temps-là, où en sont les élites noires et blanches ? Nous les avons retrouvées qui dînaient aux chandelles en compagnie de la très affaiblie fraternité franco-africaine, autour d’un excellent Pétrus 1958… 

     

    Le 29 mars, malgré les condamnations solennelles de l’Union Africaine, Mayotte choisira peut-être de devenir un département français. Dès maintenant, beaucoup de Mahorais se pâment, pavoisent et triomphent. La mine parfois goguenarde… 

    De telles effusions peuvent étonner l’âme racornie d’un Français hexagonal, quelle que soit la couleur de sa peau. Mais c’est que les Mahorais connaissent bien l’histoire du « blancisme », cette famille de la pensée politique française qui fait la grimace lorsqu’il s’agit d’octroyer l’égalité politique et sociale aux Ultramarins. Une famille de pensée qui, bien que très minoritaire dans la popu-lation française, préside aux destinées de la France depuis des décennies... Pour les Mahorais, la victoire entraîne donc la jubilation et la joie, car la consécration de la lutte remportée contre l’Histoire et le monde se double d’une reconnaissance naguère presque impossible…

    Les Quatre Vieilles (Antilles, Guyane, Réunion) eurent les plus grandes difficultés à obtenir la départementalisation en 1946. Le Gabon se la vit refuser en 1958. Les territoires d’Afrique noire furent acculés, en bloc, à l’indépendance en 1960. Quant à Mayotte, minuscule rescapée de la grande lessive, elle réclame la départementalisation, en vain, depuis des décennies… En ces terres de surcroît musulmanes, l’obtenir ressemblerait un peu à un miracle ou à un tournant historique…

    Amnésie et bourrage de crâne

    Le blancisme intrinsèque de la Vème République (ayant pour principe une définition de Charles de Gaulle, qui définit confidentiellement la France comme « avant tout de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne ») n’a pas empêché le régime français d’entretenir pendant longtemps les meilleures relations avec l’Afrique. Car par-delà la Vème République blanciste, beaucoup de Nègres des années 1960-2000 continuaient (et continuent…) d’aimer la France héritière de 1789, son peuple au naturel égalitaire et fraternel, la bonne              « colonisation » française des années 1950, malgré tous ses défauts encore, mais aussi avec ses éclatants débuts de symbioses franco-africaines, à l’heure où l’Amérique écrasait ses Noirs. Parmi les vieux Africains qui ont vécu l’époque, beaucoup regrettent volontiers les tournants égalitaires refusés par l’histoire, les promesses non tenues, les occasions manquées… 

    *  *  *

    Une fois les pseudo-indépendances imposées à l’Afrique, il fallut détruire toutes les prémices de symbioses franco-africaines, ces sensibilités devenues gênantes. On déclencha une formidable propagande en forme de lavage de cerveau… Chez les élites françaises et africaines, cibles privilégiées du travail d’amnésie sous le haut patronage du blancisme, du PCF, de l’Union Soviétique et des Etats-Unis, la fraternité franco-africaine, qui reposait sur un héritage ancien, sublime autant qu’imparfait, fut progressivement refoulée, oblitérée ou détruite…

    Le rouleau compresseur idéologique et la broyeuse historique firent le reste, déployant leurs désastres, pendant trois générations, à travers tout le Continent – propagande nationaliste, bourrage de crâne narcissique, collusions avec le néocolonialisme, corruption, détour-nements gigantesques, dictature, coups d’Etat, guerres civiles, destructions de toutes sortes, misère, famine, maladie, innombrables martyres…

    Aujourd’hui que la grande mue de l’univers est à sa pointe, un fossé profond s’est creusé entre la France et l’Afrique. 

    Non pas entre les peuples, qui continuent de s’aimer et de se respecter, parce qu’ils ont la mémoire tenace et l’humanité chevillée au corps ; or ceux-ci sont les plus nombreux, sinon les plus puissants…

    Mais un fossé entre les élites françaises et africaines, et entre ces dernières et la France… Or ces élites, bien que minoritaires, tiennent le haut du pavés et les leviers de commande… 

    Fossés, petits-fours et champagne 

    Depuis des lustres, voilà le schéma. Les élites noires et blanches s’entendent très convenablement, se serrent la main, et vivent plutôt bien dans les jardins qu’elles se sont ménagés dans les ruines matérielles ou morales de leurs populations… 

    De là, entre petits-fours et champagne, ces élites africaines et européennes sont toutes forcément d’accord sur un  point : la séparation entre la France et l’Afrique, il y a cinquante ans, fut une excellente chose. Le petit peuple en doute ? On s’emploie à l’en convaincre…

    Aujourd’hui, chez les Africains, singulièrement chez les plus francisés ou occidentalisés d’entre eux, il n’est pas rare de rencontrer une farouche hostilité à l’égard de la France, très voisine de celle qu’on rencontre chez une certaine extrême-gauche française, sans que ces analogies, d’ailleurs, soient tout à fait fortuites…

    Dans les sphères intellectuelles africaines, on n’avoue souvent plus son amour pour la France, ou alors du bout des lèvres ou par subtiles périphrases. Dans certains milieux, la francophilie a des parfums de trahison, tandis que le nationalisme le plus étroit a pignon sur rue et vaut brevet de vertu. La défiance à l’égard de la France se porte en bandoulière. La posture dispense de regarder l’histoire en face : le déni de francité qui souvent fonda les indépendances africaines, la revendication égalitaire contrariée… Dignité sauve, on mythifie la lutte, acidulée aux arômes de fierté et liberté… Cela permet de cacher les petits-fours et le champagne qu’on a bien dans l’estomac, et même de caviarder les yeux de ceux qui pourraient avoir l’idée de s’en plaindre…

    *  *  *

    Amusantes destinées de la rhétorique : voici que l’idéologie de la séparation, qui servit à justifier le processus d’indépendance et à démolir les espoirs africains, est devenue la meilleure carte de visite de la fierté africaine… Par un incroyable transfert, le catéchisme blanciste, instrument du divorce franco-africain contre la volonté des Africains, trouve dans les élites africaines contemporaines ses meilleurs promoteurs qui, par un suprême paradoxe, entendent y puiser leur légitimité… 

    A leur décharge, pas plus que les élites européennes, les élites africaines n’ont été épargnées par la puissante propagande de la guerre froide et de ses suites. Et elles aussi en ont souvent été, et en sont encore, les dupes…

    Au spectacle de combinaisons aussi retorses, faut-il désespérer ?

    Non… Car malgré l’énorme passif accumulé, malgré les désillusions en cascades, malgré la propagande tous azimuts, nombre d’Africains aspirent aujourd’hui à bâtir l’avenir avec la France et l’Europe qui l’accompagne. Sans d’ailleurs que ce rapprochement soit exclusif de la grande idée de l’unité africaine ou panafricaine. N’en déplaise aux partisans du divorce, Blancs ou Noirs, en l’an 2009, nombre d’Africains (mais aussi de Français et d’Européens…) accueilleraient avec bonheur une ample et nouvelle politique franco-africaine enfin fraternelle, au service du bien-être économique et moral des populations des deux continents. 

    Quant aux élites politiques françaises, même si elles continuent pour le moment d’esquiver un lourd et pénible mea culpa sur le blancisme du régime fondé en 1958, elles se déclarent décidées à se montrer dignes d’une tâche qui engage notre civilisation, puisqu’il s’agit de réparer les dégâts de décennies, de siècles d’histoire absurde ou rapace…

    Reste, pour ce faire, à répondre à l’appel du petit peuple d’Afrique qui, comme le petit peuple de Mayotte, attend la France avec gourmandise, comme l’Afrique il y a 60 ans. En trouvant cette fois les bonnes modalités, par un dialogue ouvert et d’égal à égal avec les Etats intéressés par une politique franco-africaine novatrice, conjuguée sur les trois axes fondamentaux que sont la santé, l’éducation de qualité pour tous, et la justice sociale…

    Laboratoire de fraternité 

    L’Union Africaine condamne violemment le référendum du 29 mars à Mayotte, « organisé sur une terre étrangère ». L’UA réclame, comme l’ONU bien avant elle, le « retour » de Mayotte dans l’Union des Comores…

    Ainsi, alors que la départementalisation de Mayotte devrait être le laboratoire d’une nouvelle fraternité franco-africaine, elle menace d’être un outil de discorde entre la France et l’Afrique…

    Pour la France, la seule manière crédible de prouver à une Union Africaine de bonne foi et légitimement méfiante à son égard, qu’elle avance non pas en nouvelle impérialiste mais en sœur, c’est d’appliquer pleinement l’égalité sociale à Mayotte. La France doit se montrer digne de la mission que les Mahorais décideront peut-être de confier à la République le 29 mars prochain.

    Accompagnée de l’Europe et surtout de son premier allié l’Allemagne, elle aussi concernée au premier chef par les grands desseins historiques et fraternels, après un XXème siècle atroce et lamentable, la France est à la croisée des chemins.

    Le XXIème siècle de fraternité qu’il faut construire avec l’Afrique comme le souhaitent beaucoup d’Africains, en particulier les plus pauvres d’entre eux, exigera des Français et des Européens une grandeur d’âme jamais vue. Les uns devront regarder en face leur histoire d’amour brisée avec l’Afrique en 1960. Les autres devront cesser d’agir en alliés du blancisme français en s’opposant au mariage franco-mahorais. Car ce mariage, les Mahorais le souhaitent souvent ardemment, comme le souhaitaient la plupart des populations africaines il y a cinquante ans.

    Quand on réalise que l’actuelle revendication mahoraise se situe dans le droit fil d’une histoire qui fut jadis bloquée puis ensevelie au gré de considérations antirépublicaines et selon des voies antidémocratiques (Affaire gabonaise, Loi 60-525, etc.), au mépris des populations africaines mais aussi métropolitaines, et avec la complicité de tout ce que le monde comptait, à l’époque, de forces rétrogrades travesties en forces progressistes, on comprend qu’aujourd’hui certains Mahorais espiègles fassent la nique et traitent de « jaloux » les Africains qui leur contestent la départementalisation…

    Au lieu de s’obnubiler sur les Mahorais et de maudire certains des plus grands rêves de leurs pères, ces élites africaines devraient, elles aussi, regarder leur histoire en face. Celle d’une Afrique à la fois fière de ses racines mais aussi fascinée et attirée par l’Europe. Une Afrique à la fois sûre de son génie propre, mais aussi éprise du génie spécifique de la France… Ces élites devraient admettre que c’est à force d’avoir été méprisée par un certain Occident, que l’Afrique a fini par ne plus voir tout ce que l’Europe admire chez elle, estime et désire infiniment, et de longue date, en toute fraternité et humanité.

    Dans le Jardin des Délices (1504) de Jérôme Bosch, non seulement les Blancs et les Noirs marchent côte à côte, parlent, s’amusent, mais encore ils vivent ensemble la maternité… 

    En écoutant un peu plus la voix des ancêtres, certaines élites africaines se défranciseraient peut-être un peu, se franciseraient en tout cas autrement, de toute façon s’africaniseraient davantage…

    Alors la départementalisation de Mayotte cesserait de leur apparaître comme un scandale ulcérant, comme un nouveau masque de l’impérialisme français ou occidental. Tout au contraire, ils la verraient s’inscrire démocrati-quement dans un mouvement infiniment plus vaste et d’une tout autre nature, détail à ne pas manquer dans une tectonique intercontinentale, politique et spirituelle, placée sous le signe de la fraternité et du dépassement historique, de la mutation, du retour aux sources. 

    Puissions-nous, ici, savoir rester à hauteur d’homme. La France et l’Afrique sont bien davantage faites l’une pour l’autre que ne le disent certaines élites françaises ou africaines, ou plutôt franco-africaines, comme larrons en foire, sous-produits dérisoires d’une idéologie perverse qui bâillonne depuis trop longtemps le petit peuple et ses voix profondes, trahit l’Afrique et la France, et s’enivre dans ses tours d’ivoire…

    Le plus grand nombre ayant enfin la parole, comme l’exige la démocratie, avec l’enthousiasme des Mahorais qui, en bons vieux Africains, voient la France bien plus grande que ne la voient les Français, que puisse naître à Mayotte un département franco-africain tout de luxe, de calme et de volupté, comme un tableau de Jérôme Bosch, comme une transe extatique et heureuse, comme une apparition du Grand Esprit N’koué M’bali dans un rêve clair et poussiéreux de Brazza enfant, présage d’un immense ensemble franco, pardon, euro-africain… ou afro-européen… Enraciné dans la nuit des temps et plongé dans le plus grand avenir… 

    Article publié sur le site Camer.be, le 26 mars 2009

     

     

    Départementalisation 

    de Mayotte :

    Face-à-face

    entre deux mondes

    .

     

    Le 29 mars prochain, par référendum, Mayotte choisira peut-être de devenir un département français. Cet événement, dans son contenu et par les réactions qu’il suscite, offre un raccourci révélateur des absurdités dignes d’Ubu dans lesquelles la classe politique française gesticule depuis au moins un demi-siècle. En compagnie de pas mal de monde plus ou moins bien intentionné…

     

     

    « L’attachement indéfectible de la population de Mayotte à la France, la constance et la force de son aspiration à se rapprocher du droit commun de la République créent des devoirs pour notre pays : prendre en compte cette volonté constitue une exigence démocratique. »

    Tel est l’argument avancé par la commission parlemen-taire (UMP-PS) pour justifier le choix du gouvernement français d’accorder éventuellement la départementalisation à Mayotte.

    Entre exigence démocratique et… sociale ?

    La population mahoraise verrait ainsi satisfaite sa reven-dication, à l’horizon 2012. Dans le strict respect de la devise : liberté, égalité, fraternité, et laïcité…

    Si l’Etat français s’était mis en tête de démontrer, à l’approche du cinquantenaire des indépendances africaines (1960-2010), que la rupture avec la Vème République blanciste est consommée, il ne s’y prendrait pas autrement. En accueillant ainsi, et fraternellement, quelque 185.000 Mahorais majoritairement noirs et musulmans dans la communauté nationale, il en assumerait symboliquement la métamorphose jadis refusée…

    Pourtant… Pourtant, au-delà des effets d’annonce, il semble que le gouvernement s’apprête à faire de Mayotte le laboratoire d’une nouvelle aventure ambiguë, dans la plus pure tradition du régime. Au reste, après la très singulière proposition d’autonomie faite aux Antilles et accessoirement à la Guyane ces derniers mois, difficile de dire, pour le moment, si l’ensemble relève d’une effarante politique de Gribouille ou, plus subtilement, d’un très compliqué brouillage de cartes…

    Un seul exemple.

    Dans le prétendu 101e département français, nos               « concitoyens mahorais » seront gratifiés d’un RMI qui ne sera pas le même qu’en métropole. Il lui sera même quatre fois inférieur.

    Motif invoqué par la commission (UMP-PS) pour motiver ce scandale social :

    « (…) ce bouleversement déstabiliserait l’économie mahoraise, où le taux de chômage demeure plus du double du taux métropolitain, même s’il a beaucoup diminué. Rappelons à cet égard que le SMIG mahorais, après plusieurs années de forte progression, n’atteint encore que 928 euros par mois ».

    En son temps, le Ministère de l’Economie Fabius-Parly invoqua un semblable souci de l’équilibre des économies locales pour justifier son refus d’appliquer un arrêt du Conseil d’Etat, qui préconisait la « décristallisation » des pensions des anciens combattants africains (ou plutôt franco-africains…).

    L’égalité ? Oui… mais

    L’Etat prétend résolument appliquer à Mayotte l’égalité gravée dans le marbre des frontons de la République. Mais fidèle à la tradition typiquement colonialiste du « deux poids deux mesures », il commence par en exclure les montants du RMI et du SMIC pour « nos concitoyens mahorais », en tirant argument d’un sous-développement local dans lequel, pourtant, sa responsabilité est patente.

    Plus grave encore, le sous-développement de la Corrèze n’a jamais inspiré de tels ajustements.

    « Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde », écrivait Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme.

    Est-il vraiment possible, comme le font les députés français, de craindre que Mayotte soit incapable dans l’avenir d’offrir du travail à sa jeunesse (et, pourquoi pas, à celle de l’Hexagone…), et dans le même temps de reléguer l’île dans un sous-régime salarial et social qui, selon la feuille de route gouvernementale, pourrait durer jusqu’à « 25 ans » ? De quelle rupture s’agit-il, quand on emprunte au système qu’on prétend abattre certaines de ses recettes les plus rances ?

    L’Union Africaine a condamné, par avance, ce référendum organisé sur une terre « occupée par une puissance étrangère ». Et le colonel Kadhafi, dans cette affaire, accuse la France de « néocolonialisme ». Les députés de la commission s’en sont offusqués. Pourtant, en traitant comme à son habitude les Mahorais en Français de seconde zone, l’Etat français justifie ces grondements et ces attaques.

    Car Mayotte nous confronte à des problématiques coloniales ou néocoloniales, et prend place sur un fond historique, politique et géographique complexe, très méconnu, voire falsifié. Non seulement par le gouvernement et ses soutiens. Mais aussi par l’aile gauche de la gauche française, et par certaines des plus hautes instances internationales…

    La Révolution anjouanaise 

    Les députés de la commission (UMP-PS) poursuivent ainsi leur argumentaire sur le RMI à deux vitesses :

    « (…) le niveau de revenu et de consommation qui en résulterait inciterait davantage encore les Comoriens à tenter de gagner Mayotte pour y trouver une vie meil-leure ; cela risquerait fort de créer aussitôt un grand appel d’air pour l’immigration clandestine, qui pèse déjà lourdement sur le développement de ce petit territoire. »

    De toute évidence, la départementalisation de Mayotte est lourde d’implications pour l’Union des Comores.

    Les trois autres îles de l’archipel, en particulier Anjouan et la petite Mohéli, vivent les yeux tournés vers Mayotte, que son nouveau statut de département rendrait encore plus attractive, quel que soit d’ailleurs le niveau du RMI.

    Dans ce contexte, on comprend aisément que Grande Comore réclame plus que jamais la rétrocession de l’île française, et que celle-ci, pour les mêmes raisons, ne veuille pas en entendre parler.

    Singulièrement, les parlementaires passent totalement sous silence un événement pourtant capital de l’histoire comorienne contemporaine : la révolution qui souleva Anjouan et Mohéli en 1997. La commission (UMP-PS) dans son rapport pour la départementalisation, et ses adversaires de gauche (PCF, Parti de Gauche et, semble-t-il, NPA et Verts) dans leurs charges contre celle-ci, font tous mine de l’ignorer. Et pour cause.

    Il y a bientôt douze ans, durant cet été 1997, sur fond de grèves de longue durée et de soulèvements populaires, de fête nationale non chômée et, dans la foulée, de 14-juillet fêté, les deux îles firent sécession de la République des Comores, et proclamèrent à plusieurs reprises leur rattachement à la France.

    A l’époque, tandis que la France, l’Union Européenne et l’OUA condamnaient les sécessionnistes, Grande-Comore essaya de les faire rentrer dans le rang, par débarquement militaire. En vain. L’unité de la République des Comores, devenue depuis Union fédérale, ne s’en est jamais vraiment remise…

    Au demeurant, contrairement à la « volonté » des Mahorais, pas plus aujourd’hui qu’en 1997 (ou en 1981…) celle des Anjouanais et autres Mohéliens n’inspire une quelconque « exigence démocratique » à la commission parlementaire et au gouvernement français.

    Les errements d’une certaine gauche

    Quant à la gauche stalino-trotsko-sartrienne française, prisonnière d’une histoire absurde ou criminelle qui l’a conduite, il y a cinquante ans, à trahir les rêves égalitaires des Africains au profit de l’impérialisme soviétique et de ses cauchemars (mais aussi, dans les faits, des néocolonialismes français, états-uniens, et autres), elle continue aujourd’hui d’intriguer contre l’unité franco-mahoraise, tout en se réclamant de l’internationale prolétarienne. Le tout au mépris de la démocratie. 

    Dans l’Humanité le 12 mars 2009, on pouvait lire :

    « Jean-Paul Le Coq (PCF, Seine-Maritime) a rappelé, au nom des députés communistes et du Parti de gauche, que  ʺla séparation arbitraire de Mayotte viole l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores et suscite légitime-ment les condamnations internationales, notamment des États-Unisʺ ».

    Faudrait-il donc, à suivre le PCF et le Parti de Gauche au nom duquel il prétend parler, que la France impose l’indépendance à Mayotte, et somme ses populations d’intégrer l’Union des Comores, avec la bénédiction de Washington, selon les méthodes appliquées à l’Afrique française il y a cinquante ans ?

    Les monstres de faïence

    Si d’aventure, dans un strict respect mutuel avec ses interlocuteurs comoriens et dans un dialogue permanent avec l’Union Africaine, le gouvernement français cherchait à ouvrir honnêtement le très épineux dossier d’Anjouan et de Mohéli, il romprait radicalement avec la Vème République blanciste. La France suivrait enfin dignement l’idéal d’un Senghor, d’un Lévi-Strauss ou même d’un Césaire, tels que la Vème République blanciste, PCF compris, les élimina ou les écrasa, les dégoûta et les aliéna, parce qu’elle refusait de bâtir avec l’Outre-mer un projet fraternel. Il faut relire la lettre de démission d’Aimé Césaire à Maurice Thorez en 1956.

    Par un paradoxe qui n’est donc qu’apparent, s’il s’avisait d’accomplir les rêves de Senghor, de Lévi-Strauss et de Césaire – et même peut-être ceux de Rosa Luxembourg – le gouvernement français trouverait sur son chemin une extrême-gauche galvanisée.

    Non d’ailleurs sans quelques bonnes raisons, tout de même, puisque le projet de départementalisation de Mayotte, à l’image du régime qui le porte, traîne de vieilles démangeaisons infâmes, inégalitaires et colonialistes…

    Ce face-à-face, absurde et monstrueux, où chacun des adversaires trahit, dans les deux cas et chacun à sa façon, tout à la fois les Nègres, la France, le peuple, la République et ses principes, est le symbole de tout notre régime. Espérons-le, agonisant.

     

    Article publié sur le blog Fusionnisme, le 10 juin 2010

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Epilogue

     

     

     

    La France est un corps mort

     

    à la nécessaire résurrection

     

    « (…) la famille humaine, prête à sacrifier ses liens les plus saints sur l'autel de l'égoïsme mesquin de la nation, de la race, de l'idéologie, du groupe, de l'individu (…) »

     

    Benoît XVI, Homélie à Fatima, 13 mai 2010

     

     

    Dieu merci, en l’an de grâce 2011, la vérité n'est plus niée dans les hautes sphères politiques et intellectuelles françaises. Même si l’on préfère encore la taire à cette heure. Quant aux sphères africaines, hormis quelques fins stratèges, elles savent pertinemment, bien avant que je ne commence à parler, que l’évidence est là.

    A partir de la minute 33', Henri Lopes, ambassadeur du Congo à Paris, dans une allocution du 14 décembre 2010, lors d'une table ronde organisée par l'Institut Pierre Mendès France :

    http://www.mendes-france.fr/2010/12/14/audio-forum-sur-la-politique-africaine-de-la-france/ 

     

    Dont acte.

    * * *

     

    La prétendue « décolonisation » et son histoire essentiellement falsifiée ont détruit et détruisent encore la France comme elles ont détruit et détruisent l'Afrique. En empêchant l’unité fraternelle et constructive à laquelle toutes deux aspiraient profondément.

    Aujourd’hui, au bout du processus de déchirure, la France est pour ainsi dire morte ou si l’on préfère, la France existe, au choix, sous forme d’ectoplasme, de corps en état de mort clinique ou bien encore de cadavre. Qui se décompose. A commencer par la langue, en particulier celle des jeunes, plus que jamais envahie par l’anglais. Le mot vie lui-même est devenu « life ». Il suffit de tendre l’oreille ou d’ouvrir les yeux pour regarder ce qu’est devenue la France ces dernières décennies, et mieux encore ce qu’elle n’est plus.

    Flash-back.

    * * *

     

    Tous les mots de la phrase suivante sont pesés.

    Il y a cinquante ans, à peine sorti de l’enfer colonialiste, égaré au cœur des ténèbres de la prétendue                        « décolonisation », l’Etat français trahit la totalité des principes qui firent universellement la gloire de la France, la fond(ai)ent comme mythe politique planétaire et faisaient l’orgueil de son peuple. En particulier : liberté, égalité, fraternité et laïcité ; mais aussi ses fondements modernes : Lumières, république et démocratie.

    Ce vaste naufrage idéologique prit la forme d’un programme politique insensé, si l’on songe aux critères fondamentaux de la bonne gestion d’un Etat et aux conditions de sa pérennité : la sécession encouragée, souvent provoquée, parfois imposée, de facto, aux 9/10e du territoire et aux 3/4 de la population, sous couvert de    « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », alors même que ce droit fut systématiquement bafoué. Des millions d’Ultramarins basculèrent ainsi dans des tyrannies plus ou moins éclairées, cruelles ou démentes, et connurent la régression dans presque tous les domaines.

    Si l’on rapproche l’ampleur du sacrifice, à savoir l’abandon de la quasi-totalité du territoire et de la majorité de la population, de la question qui y présida, à savoir le refus de voir le Nègre, le Berbère ou l’Arabe comme égal, on mesure le degré de défiance que ce sacrifice signifie et l’on pressent l’intensité de la tragédie. En particulier dans les esprits en Afrique subsaharienne, et aux tréfonds de l’âme noire tellement dénigrée et flétrie à travers les temps modernes.

    Car ce dernier crachat, immense, venait de la France et plus précisément de Paris, qui tenaient jusque-là une place majeure dans le panthéon politique nègre.

    * * *

     

    Evidemment, pour faire passer semblable désastre pour un superbe succès et cet incommensurable scandale pour une prodigieuse merveille, l'Etat « français », en réalité l’Etat  « hexagonal », sut préserver ses intérêts à court terme et donner aux rescapés de la grande lessive du pain et des jeux. Puissamment déployée, la propagande fit le reste, avec les complicités de Washington, de Moscou et du Vatican, entre autres pompiers pyromanes.

    L’Afrique vassalisée, les anciennes provinces et populations françaises répudiées pour être trop « nègres », trop « bougnoules » ou pas assez « chrétiennes », furent invitées à confirmer, après l’avoir sagement appris à l’école, que l’opération, que le divorce avait relevé de leur choix.

    * * *

     

    Pareilles transgressions, dans leur exceptionnelle ampleur, sont évidemment lourdes de conséquences à long terme. Faut-il s’étonner que la France actuelle ne soit plus grand-chose, en particulier à ses propres yeux ? Est-on surpris de la voir si triste et mélancolique, en l’an 2011, telle qu’elle se ressent à présent dans sa chair mêlée malgré les fous ? Est-il vraiment bizarre qu’elle s’aime si peu avec ces cruelles souvenances, ces terrifiants refoulements ? Précisément parce qu’elle a, à la fois, violé ses principes les plus sacrés et ses valeurs les plus hautes, parce qu’elle s’est niée elle-même, mais aussi parce qu’elle le fit en abandonnant nombre de ses enfants bientôt pauvres parmi les pauvres, au gré d’une automutilation confinant au suicide, sur fond de lavage de cerveaux.

    Aujourd’hui, fatalement éparpillée parmi ces bouts d’elle-même que certains de ses grands chefs jugèrent incompatibles, la haine de soi pour héritage, minée de moins en moins confusément, elle se déchire lentement vers la tombe... L’inquiétante décomposition, la fameuse mort clinique évoquée plus haut.

    * * *

     

    Le peu qu’il reste de l’ancienne France, de la plus grande France par delà les races et les religions, sûre de son génie sans ignorer ses faiblesses, dans l’hexagone ou outre-mer, y compris en Afrique, s'étiole, ou survit difficilement. La France naïve et exaltée qui se dressait en chantant les gloires de l’Homme debout contre tous les esclavages et toutes les superstitions, qui rêvait de renverser tyrans et tyrannies pour libérer les peuples, on en observe les derniers feux de loin en loin, plus souvent consterné par les reflets qu’elle jette dans quelque dérisoire commémoration ou beau discours de circonstance. Qui s’aviserait de s'en plaindre, finalement, quand on sait tous les mensonges et les vrais crimes dont la France est tant salie et même défigurée ? Sans rien dire des trésors de duplicité qu’il fallut pour commettre tant d’abominations.

    * * *

     

    Resterait, dans l’espoir d’un impossible salut, à repenser entièrement le présent depuis l'origine…

    Un tournant, une révolution culturelle est si urgente qu’elle devrait être inéluctable. Elle devrait aussi être évidente. Sauf si l’on n’a cure que le monde s’abîme pour longtemps, et peut-être définitivement, et que le malheur ne l’emporte par pans…

    La crise financière et économique n’est, en France, que la cerise et le sucre glace sur un gigantesque kouglof. Le pays connaît une crise autrement profonde, grave et vaste, bien antérieure au scandale des subprimes US. Une crise de nature historique, politique, sociétale, idéologique, aux enjeux presqu’illimités.

    Notre pays s'autodétruit, ou plutôt achève de s'autodétruire. Parce que ses chefs, après des luttes acharnées et des intrigues étrangères de toutes sortes, empêchèrent sa fusion avec l’Afrique qu’ils préférèrent abaisser et exploiter encore, plutôt que d’accepter la métamorphose de la France entre 1945-1962. Elle n'y survivra pas.

    Faut-il encore dire ce qu’il lui reste à faire, après ce Cinquantenaire des « indépendances » africaines qui, finalement, n’a fait presque aucun bruit au pays de Charles de Gaulle et de Nicolas Sarkozy, et qui inspira à l’Afrique des silences vertigineux que vient enfin de rompre Henri Lopes ?

    Entre fusion fraternelle et métamorphose, dire la vérité sur ce qui s’est passé voilà cinquante ans. Pour une manière de résurrection. Ou de transfiguration…

     

    Article publié sur le blog Fusionnisme, le 28 janvier 2011

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    ANNEXES

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Annexe I

     

       Discours de Charles de Gaulle, Alger, 4 juin 1958.

     

       « Je vous ai compris ! Je sais ce qui s'est passé ici... Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c'est celle de la rénovation et de la fraternité...

       Je dis la rénovation à tous égards. Mais très justement, vous avez voulu que celle-ci commence par le commencement, c'est-à-dire par nos institutions, et c'est pourquoi me voilà...

       Et je dis la fraternité parce que vous offrez ce spectacle magnifique d'hommes qui d'un bout à l'autre, quelles que soient leurs communautés, communient dans la même ardeur et se tiennent par la main...

       Eh bien ! De tout cela je prends acte au nom de la France... et je déclare qu'à partir d'aujourd'hui la France considère que dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants... il n'y a que des Français à part entière... des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs...

       Cela signifie qu'il faut ouvrir des voies qui jusqu'à présent étaient fermées devant beaucoup. 

       Cela signifie qu'il faut donner les moyens de vivre à ceux qui ne les avaient pas...

       Cela signifie qu'il faut reconnaître la dignité de ceux à qui on la contestait...

       Cela veut dire qu'il faut assurer une patrie à ceux qui pouvaient douter d'en avoir une.

       L’armée, l’armée française, cohérente, ardente, disciplinée, sous les ordres de ses chefs, l’armée éprouvée en tant de circonstances et qui n’en a pas moins accompli ici une œuvre magnifique de compréhension et de pacification, l’armée française a été sur cette terre le ferment, le témoin, et elle est le garant du mouvement qui s’y est développé.

       Elle a su endiguer le torrent pour en capter l’énergie. Je lui rends hommage. Je lui exprime ma confiance. Je compte sur elle pour aujourd’hui et pour demain.

       Français à part entière dans un seul et même collège, nous allons le montrer, pas plus tard que dans trois mois dans l'occasion solennelle où tous les Français, y compris les dix millions de Français d'Algérie, auront à décider... auront à décider de leur propre destin...

       Pour ces dix millions de Français-là, leurs suffrages compteront autant que les suffrages de tous les autres...

       Ils auront à désigner, à élire, je le répète en un seul collège, leurs représentants pour les Pouvoirs publics, comme le feront tous les autres Français...

       Puissent-ils participer en masse à cette immense démonstration, tous ceux de vos villes, de vos douars, de vos plaines, de vos djebels.

       Puissent-ils même y participer ceux-là, qui par désespoir ont cru devoir mener sur ce sol un combat dont je reconnais, moi, qu'il est courageux, car le courage ne manque pas sur la terre d'Algérie... qu'il est courageux, mais qu'il n'en est pas moins cruel et fratricide. 

       Moi, de Gaulle, à ceux-là j'ouvre la porte de la réconciliation... 

       Jamais plus qu'ici et plus que ce soir, je n'ai senti combien c'est beau, combien c'est grand, combien c'est généreux la France !

       Vive la République ! Vive la France ! »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Annexe II

     

       Discours de Charles de Gaulle, Mostaganem, 6 juin 1958. Face au Général, une foule à majorité arabo-berbère.

     

       « La France entière, le monde entier, sont témoins de la preuve que Mostaganem apporte aujourd'hui que tous les Français d'Algérie sont les mêmes Français. Dix millions d'entre eux sont pareils, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.

       Il est parti de cette terre magnifique d'Algérie un mouvement exemplaire de rénovation et de fraternité. Il s'est élevé de cette terre éprouvée et meurtrie un souffle admirable qui, par-dessus la mer, est venu passer sur la France entière pour lui rappeler quelle était sa vocation ici et ailleurs.

       C'est grâce à cela que la France a renoncé à un système qui ne convenait ni à sa vocation, ni à son devoir, ni à sa grandeur. C'est à cause de cela, c'est d'abord à cause de vous qu'elle m'a mandaté pour renouveler ses institutions et pour l'entraîner, corps et âme, non plus vers les abîmes où elle courait mais vers les sommets du monde.

       Mais, à ce que vous avez fait pour elle, elle doit répondre en faisant ici ce qui est son devoir, c'est-à-dire considérer qu'elle n'a, d'un bout à l'autre de l'Algérie, dans toutes les catégories, dans toutes les communautés qui peuplent cette terre, qu'une seule espèce d'enfants. 

          Il n'y a plus ici, je le proclame en son nom et je vous en donne ma parole, que des Français à part entière, des compatriotes, des concitoyens, des frères qui marchent désormais dans la vie en se tenant par la main. Une preuve va être fournie par l'Algérie tout entière que c'est cela qu'elle veut car, d'ici trois mois, tous les Français d'ici, les dix millions de Français d'ici, vont participer, au même titre, à l'expression de la volonté nationale par laquelle, à mon appel, la France fera connaître ce qu'elle veut pour renouveler ses institutions. Et puis ici, comme ailleurs, ses représentants seront librement élus et, avec ceux qui viendront ici, nous examinerons en concitoyens, en compatriotes, en frères, tout ce qu'il y a lieu de faire pour que l'avenir de l'Algérie soit, pour tous les enfants de France qui y vivent, ce qu'il doit être, c'est-à-dire prospère, heureux, pacifique et fraternel.

       A ceux, en particulier qui, par désespoir, ont cru devoir ouvrir le combat, je demande de revenir parmi les leurs, de prendre part librement, comme les autres, à l'expression de la volonté de tous ceux qui sont ici. Je leur garantis qu'ils peuvent le faire sans risque, honorablement.

       Mostaganem, merci ! Merci du fond de mon cœur, c'est-à-dire du cœur d'un homme qui sait qu'il porte une des plus lourdes responsabilités de l'Histoire. Merci, merci, d'avoir témoigné pour moi en même temps que pour la France ! Vive Mostaganem ! Vive l’Algérie ! Vive la République ! Vive la France ! »

       Le Général s’éloigne du micro. La foule scande : « Algérie française ». Le Général revient au micro et dit : « Vive l’Algérie française ! »

     

       Dans la Tragédie du Général (Ed. Plon, 1967), JR Tournoux note : « Deux ans plus tard, le général de Gaulle, relisant tous les textes de ses déclarations relatives à l’Algérie, demandera à son Cabinet : ʺEtes-vous bien sûr que j’ai dit Algérie française ?ʺ La réponse laissant évidemment peu de place au doute, de Gaulle ajoute : ʺJ’ai vu un élan de fraternité réelle, provoqué par l’armée, dirigé d’ailleurs contre les pieds-noirs, contre le statu quo… Je n’ai voulu épargner aucune chance. C’était superficiel.ʺ » (pp. 289-290)

       A chacun d’apprécier l’ensemble et la cohérence de ces remarques…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Annexe III

     

       

       Extrait du discours d’Ahmed Sékou Touré, Conakry, le 27 août 1958.

     

     

       « (…) C'est en fonction de ces leçons du passé et des impératifs de cette évolution nécessaire, de ce progrès général irréversible déjà accompli, de la ferme volonté des peuples d'Outre-mer à accéder à la totale dignité nationale excluant définitivement toutes les séquelles de l'ancien régime colonial, que nous ne cessons, dans le cadre d'une Communauté franco-africaine égalitaire et juste, de proclamer la reconnaissance mutuelle et l'exercice effectif du droit à l'indépendance des peuples d'Outre-Mer. 

     

       Certains attributs de souveraineté qui seront exercés au niveau de cette Communauté devront se résumer en quatre domaines : Défense, Relations diplomatiques, Monnaie, Enseignement supérieur. 

     

       Un pays qui exclut toute interdépendance dispose de quatre pouvoirs essentiels : la Défense, la Monnaie, les Relations extérieures et la Diplomatie, la Justice et la Législation. 

     

       Nous acceptons volontairement certains abandons de souveraineté au profit d'un ensemble plus vaste, parce que nous espérons que la confiance placée dans le peuple français et notre participation effective au double échelon législatif et exécutif de cet ensemble sont autant de garantie et de sécurité pour nos intérêts moraux et matériels. 

     

       Nous ne renonçons pas et ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l'indépendance car, à l'échelon franco-africain nous entendons exercer souverainement ce droit. 

     

        Nous ne confondons pas non plus la jouissance de ce droit à l'indépendance avec la sécession d'avec la France, à laquelle nous entendons rester liés et collaborer à l'épanouissement de nos richesses communes. 

     

       Le projet de Constitution ne doit pas s'enfermer dans la logique du régime colonial qui a fait juridiquement de nous des citoyens français, et de nos territoires, une partie intégrante de la République française une et indivisible. 

     

       Nous sommes africains et nos territoires ne sauraient être une partie de la France. Nous serons citoyens de nos Etats africains, membres de la Communauté franco-africaine. 

     

       En effet, la République française, dans l'Association franco-africaine, sera un élément tout comme les Etats africains seront également des éléments constitutifs de cette grande Communauté multinationale composée d'Etats libres et égaux.

     

       Dans cette association avec la France, nous viendrons en peuples libres et fiers de leur personnalité et de leur originalité, en peuples conscients de leur apport au patrimoine commun, enfin en peuples souverains participant par conséquent à la discussion et à la détermination de tout ce qui, directement ou indirectement, doit conditionner leur existence.» 

     

     

       Sékou Touré ou l’art d’investir le mot « indépendance » d’une étrange substance, par le truchement de l’« interdépendance » confédérale… et de la Communauté Franco-Africaine, « égalitaire et juste »… Ce que, précisément, ne fut pas la Communauté française de 1958, à laquelle il refusa par conséquent d’adhérer…

     

    Annexe IV

     

    Chute de la IVème République :

    Ni « archaïque », ni « débilitante »,

    juste « blanciste »

    ou

    Explication

    d’un contresens historique

    d'Eric Zemmour et consorts

    (extraits)

     

    Eric Zemmour, ce grand serviteur du Système déguisé en libre penseur du politiquement incorrect, déclarait récemment dans l’une de ses chroniques sur RTL : « [Sous la IVème République], un personnel politique d’une qualité exceptionnelle, de Mendès France à Edgar Faure, sans oublier François Mitterrand, était handicapé par un système institutionnel archaïque et débilitant (…) ».

    A la minute 2’35 :

    http://www.rtl.fr/actualites/politique/article/eric-zemmour-la-tentation-de-la-primaire-a-droite-7723127915%20

    Sans polémiquer sur le fait de savoir si les hommes politiques en question étaient ou non « d’une qualité exceptionnelle » (y compris d’ailleurs, au-delà des effets de manche, dans l’esprit d’Eric Zemmour…), cette affirmation au sujet du « système institutionnel archaïque et débilitant [de la IVèmeRépublique] » appelle un rapide commentaire. Non tant pour répondre à Eric Zemmour, avatar parmi tant d’autres d’une époque mensongère et/ou aveugle, que pour en finir, une fois pour toutes, avec l’un des grands écrans de fumée dont se pare le régime qui, depuis cinquante ans, démolit la République et la France, et accessoirement l’Afrique, sous couvert de les sauver…

    Césarisme bonapartiste contre parlementarisme pluraliste

    D’abord, remarquons que l’accusation selon laquelle la IVème République était un régime bloqué à cause de ses institutions est une des grandes tartes à la crème que la Vème République et ses serviteurs nous jettent au visage depuis un demi-siècle.

    Remarquons ensuite qu’on retrouve ici le vieux et classique procès qu’intente le césarisme (ou le bonapartisme…) au régime parlementaire, accusé de se perdre en stériles bavardages, quand le pouvoir ramassé dans les mains d’un seul permettrait, nous dit-on, une direction beaucoup plus déterminée et efficace des affaires politiques. Rien d’étonnant à ce que, comme tant d’autres, Eric Zemmour, qui ne cache pas ses sympathies « réactionnaires », dénigre le parlementarisme et fasse, implicitement, l’apologie du régime présidentiel…

    Il est vrai qu’en instaurant en France, avec la Vème République, un régime césarien (renforcé dans ce caractère par l’élection du président au suffrage universel), De Gaulle ne faisait que réaliser un vieux rêve de l’extrême droite française, dont Déroulède se fit le chantre à la fin du XIXème siècle. Opération somme toute fort cohérente de la part du Général, que Pierre Viansson-Ponté définissait comme « un officier de filiation nationaliste et conservatrice, voire monarchiste »…

    Ce régime « archaïque et débilitant » qui redressa spectaculairement la France

    Ce décor planté, force est de constater que la IVème République hérita d’une situation particulièrement difficile : le pays sortait d’une guerre qui l’avait en partie dévasté et saigné à blanc pour la deuxième fois en trente ans. Car si la Seconde Guerre mondiale fut moins meurtrière que la première, elle fit tout de même près de 600.000 morts.

    Or malgré cela, de 1946 à 1958, sous la IVème République         « archaïque et débilitant[e] », la France a connu un redressement économique spectaculaire et un développement remarquable dans pratiquement tous les domaines. C’est là une évidence, dont aucun historien ne disconvient sérieusement aujourd’hui.

    En réalité, contrairement à ce qu’affirme Eric Zemmour comme tant d’autres dans le sillage de la propagande de la Vème République gaullienne, bien davantage que ses Institutions, c’est la vaste question de l’Outre-Mer qui mina la IVème République et la mit profondément en crise. Plus précisément, ce qui provoqua la dislocation de la IVème République, c’est le dilemme politico-idéologique (et républicain, et démocratique…) que posait la question ultramarine. C’est d’ailleurs sur la question ultramarine par excellence que la IVème République chuta en 1958 : l’affaire d’Algérie.

     

     

    Le dilemme politico-idéologique ultramarin comme vraie cause de la chute de la IVème République

    Soulignons que la IVème République ne s’est pas effondrée, mais qu’elle fut activement renversée, en 1958, par le général de Gaulle appuyé par l’Armée. Pareil état de fait relativise l’idée d’un régime tellement vermoulu qu’il se serait écroulé tout seul…

    En réalité, loin de s’effondrer, la IVème République fut renversée au prix d’un putsch militaire doublé d’un coup de force politique. La Grande Muette, entrée en sédition en Algérie, alla jusqu’à prendre la Corse et menaça même, sans bien sûr ouvrir la bouche, de sauter sur Paris. Encore fallut-il à Charles de Gaulle, dans ce contexte, forcer la main à Pierre Pflimlin et, pour ainsi dire, s’autoproclamer à sa place président du Conseil, comme j’ai eu l’occasion de l’expliquer dans La République inversée, Affaire algérienne (1958-1962) et démantèlement franco-africain (Ed. L’Harmattan, 2010, avec Raphaël Tribeca).

    Ce putsch militaire était en relation directe avec l’Affaire algérienne, c’est-à-dire avec la plus épineuse des questions ultramarines. La plus épineuse, non seulement pour des raisons statutaires (les territoires algériens étaient des départements, théoriquement parties intégrantes de la métropole) mais aussi humaines (étaient présents, en Algérie, un million de Pieds-Noirs et plusieurs millions de musulmans français radicalement hostiles à l’indépendance).

    Pour ces spécificités, l’Affaire algérienne confrontait le Système politique parisien, de façon incontournable autant que radicale, au dilemme colonial, dont il était sorti avec les plus grandes difficultés (et pour son plus grand affaiblissement) en Indochine, en Tunisie et au Maroc. C’est ce dilemme colonial (ou postcolonial…) qui a causé la plupart des vraies difficultés de la IVème République. Et non ses Institutions, quoi qu’en disent la doxa et ses chantres, notamment Eric Zemmour…

    Au contraire, les Institutions de la IVème République firent preuve d’une étonnante solidité, puisqu’elles permirent au régime, comme on va le voir, d’aller, pendant des années, contre la volonté du peuple. C’est-à-dire contre la démocratie et contre la Constitution, c’est-à-dire contre la République elle-même…

    (…)

     

    Le déchirant cas algérien

    En 1958, la question de l’égalité se posait depuis bien des décennies en Algérie, de façon insurrectionnelle, terroriste et armée depuis 1954. Là encore, la IVème République ne put se résoudre à accorder la citoyenneté pleine et entière aux populations indigènes, ni à interroger le peuple à ce sujet. Là encore, l’autonomie et son corollaire, l’indépendance, finirent par être envisagés.

    L’Armée, qui s’était essentiellement tue sur tous les autres chapitres, cette fois se cabra. Non de son propre chef. Le général de Gaulle, par ses réseaux, la poussa dans cette voie, sa force de persuasion renforcée par l’opinion publique. Car celle-ci en était arrivée à considérer avec le plus grand mépris cette classe politicienne de la IVème République qui, morceau par morceau, démantelait l’unité franco-ultramarine, sur fond de guerres ininterrompues, d’imbroglio permanent au Palais-Bourbon en instabilité ministérielle, de désastres militaires en Canossa diplomatiques.

    Par l’abandon successif, dans des conditions souvent douteuses et parfois dramatiques, de l’Indochine, de la Tunisie, du Maroc et même des Comptoirs des Indes (qui ne sera entériné définitivement qu’en 1962, tant il fut difficile de vaincre les réticences locales, en particulier à Pondichéry) autant que par sa cacophonie et sa politique de Gribouille sur ces sujets, le régime s’était rendu détestable aux yeux de l’opinion. Ces relents nauséabonds ont fait à la IVe une réputation lamentable qu’exploite Eric Zemmour comme tant d’autres, pour appuyer la thèse d’un régime rongé par « un système institutionnel archaïque et débilitant ».

    Alors que bien davantage que ses Institutions, c’est la crise idéologique ou plutôt l’impasse dans laquelle l’a conduite son idéologie antirépublicaine et antidémocratique qui a miné le régime de la IVème République, en le conduisant à abandonner des pans entiers, et gigantesques, du territoire et de ses populations. A savoir l’idéologie blanciste, qui refusa l’égalité à l’Outre-Mer par crainte du métissage de la France, mais aussi de la prise du pouvoir politique par les Ultramarins. Idéologie d’une certaine élite métropolitaine, qui refusa toujours de donner la parole au peuple à ce sujet, outre-mer aussi bien qu’en métropole. Là gît toute la tragédie de la IVème République, puis de la Vème…

    (…)

    Article publié sur le blog Fusionnisme, le 10 décembre 2011

    Annexe V

     

     

    L’impossible scénario 

    ou 

    Sarkozy thaumaturge

    (extrait)

     

     

    Quelle forme pourrait bien prendre un « coming out » officiel sur la question de la prétendue décolonisation franco-africaine ? Comment dénoncer les menées du président de Gaulle sans abîmer outre mesure l’image (et le mythe…) du Général ? Un savant exercice d’équilibre et de dosage s’imposerait, dont l’extrait ci-dessous, tiré d’un article publié en 2008, tente d’indiquer les contours. Avec Nicolas Sarkozy dans le rôle improbable, presque burlesque, de l’homme de courage…

     

    (…) Par un joli soir d’automne 2008 ou de printemps 2009, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, invité sur France 2, déclarerait à la journaliste médusée : « Oui, le général de Gaulle est une immense figure de notre histoire, un héros qui tient pour toujours une place sacrée dans nos cœurs et dans nos âmes ; oui, le général de Gaulle de la France Libre incarne à tout jamais une certaine, une grande, une immense et irremplaçable idée de la France ; oui, le général de Gaulle nous a livré un idéal, en accomplissant, avec le chancelier Adenauer, la réconciliation franco-allemande, socle fondamental de l’Europe nouvelle et pacifique ; mais oui, aussi, et je ne le dis pas sans frémir, chère Arlette Chabot : le général de Gaulle a aussi eu sa part d’ombre ».

    Et là-dessus, le président Sarkozy expliquerait d’une voix solennelle : « Ce que le général de Gaulle a légué à la France, c’est ce dont elle avait le plus besoin : d’abord la liberté et l’indépendance, sans lesquelles la France n’est plus que l’ombre d’elle-même ; et puis un régime stable et digne de notre cher et vieux pays, dont les ambitions sont mondiales et la vocation universelle. Cela aussi, c’est au général de Gaulle que nous le devons, et c’est beaucoup. Mais il faut aussi reconnaître que ce splendide édifice constitutionnel, pétri de rêve et de cette vraie grandeur qui bruisse de tous les vents de l’éternité, a commis en son origine, et je pèse mes mots, Madame Chabot, une faute à l’égard de l’Afrique, mais aussi une faute à l’égard de la France et du peuple français. »

    Suivraient ensuite deux salves d’une vingtaine de minutes, durant lesquelles le président Sarkozy expliquerait par le menu ce que fut vraiment la décolonisation. En substance, une « entreprise de trahison des valeurs de la République, par peur absurde du métissage », et la réalisation de « calculs financiers évidemment inacceptables au regard des convictions de la France, héritière de 1789 ». « Etre un génie, un visionnaire, cela implique de grandes forces et d’incommensurables vertus, mais cela n’exclut pas les faiblesses qui guettent même le meilleur des hommes », ajouterait le président.

    Lorsque la journaliste, manifestement déstabilisée, demanderait au président où il veut en venir et s’il a bien conscience du « tsunami » qu’une telle prise de position risque de déclencher, non seulement en France, mais aussi dans le monde, celui-ci enchaînerait, à la fois grave, calme et décidé :

    « Je veux en venir à la vérité, Madame Chabot, tout simplement à la vérité… Vous imaginez bien que j’ai mûrement réfléchi avant de parler ce soir, et que j’en mesure non seulement toute l’importance, tout le poids, mais aussi tous les enjeux qui, vous avez raison de le souligner, sont immenses. »

    « La vérité, j’ai dit aux Français que je la leur devais, et que je la leur dirai. C’est simplement, solennellement ce que je fais ici ce soir. A chacune, à chacun d’entre nous, ensuite, en son âme et conscience, d’en tirer toutes les conséquences. De mon côté, en tant que chef de l’Etat, je vais bien sûr prendre mes responsabilités. Je vais demander au gouvernement de créer une commission pour réfléchir à ce que la France et l’Afrique pourraient faire ensemble à la lumière de cette vision de l’Histoire, qui n’est pas nouvelle, mais qui a été cachée pendant trop longtemps… Cela, évidemment, ne saurait avoir lieu sans que nos partenaires et amis Africains soient associés, s’ils le souhaitent, à cette nécessaire réflexion qui les concerne aussi directement, et au sujet de laquelle ils ont, évidemment, bien plus que leur mot à dire.

    Parce que vous savez, chère Madame Chabot, les choses cachées, dans le cœur, ça fait très mal, et ça fait très mal à tout le monde. Et en Afrique autant qu’en France et en Europe, vieilles terres de mémoire, de telles réalités ont beaucoup de sens. Je dirais même qu’elles sont cruciales, et même vitales. Je crois que c’est pour cela qu’il faut avoir le courage de libérer la parole, de parler en pleine lumière, non seulement pour panser les plaies, mais aussi pour soigner et rebâtir... Entre la France, l’Europe et l’Afrique, c’est une nouvelle fraternité qu’il s’agit de construire, une fraternité ancienne et belle qu’il s’agit de ressusciter…»

    * * *

    Une telle déclaration du président français serait révolutionnaire, et permettrait à Nicolas Sarkozy de tenir parole, en mettant la « vérité » au service de la « rupture », conformément aux slogans de campagne qui ont scandé son accession à la magistrature suprême.

    Une telle prise de position, en sapant les mensonges et les hypocrisies qui rongent, minent et détruisent la France et l’Afrique depuis un demi-siècle, laisserait espérer la résolution, aujourd’hui malheureusement si improbable, d’une crise d’identité française que beaucoup pressentent annonciatrice de complications terrifiantes.

    Une telle charge susciterait probablement l’ire de nombreux politiques et intellectuels français, de droite comme de gauche, d’extrême droite comme d’extrême gauche…

    Mais puisqu’il s’agit de soulever un monde…

     

     

    Article publié sur le blog Fusionnisme, le 11 octobre 2008

     

     

     

     

    TABLE

     

     

    Préambule p. 7

     

    Introduction p. 9

     

    Avertissement p. 15

     

    « Décolonisation » : 

    Précisions sémantiques et politiques p.  21

     

    « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »

    théorique et déni démocratique bien réel p. 31

     

    Aux origines du mal 

    ou L’Affaire gabonaise (1958) p. 55

     

    Aimé Césaire : Une clef gravée

    du mot assimilation p. 65

     

    De Hitler au largage des Africains  p. 75

     

    Trois « Harkis » assiègent 

    le Palais Bourbon, Sarkozy et l’Histoire p. 79

     

    Les Harkis, Mitterrand, Drucker :

    Arcanes d’une omerta médiatique p. 85

     

    Jeu de pipeau ordinaire 

    dans le cadre du Cinquantenaire 

    des « indépendances » africaines p. 93

     

    La Révolution s’avance 

    ou Quand Henri Lopes balance à Paris p. 99

     

    Mayotte/Afrique/France/Europe : 

    Le jardin des délices et le poids des élites p. 107

     

     

     

    Départementalisation de Mayotte :

    Face-à-face entre deux mondes p. 119

     

    Epilogue :

    La France est un corps mort

    à la nécessaire résurrection p. 129

     

     

     

    ANNEXES

     

     

    I. Discours de Charles de Gaulle,

    Alger, 4 juin 1958 p. 139

     

    II. Discours de Charles de Gaulle, 

    Mostaganem, 6 juin 1958 p. 143

     

    III. Extrait du discours de Sékou Touré,

    Conakry, 27 août 1958 p. 147

     

    IV. Chute de la IVème République :

    Ni « archaïque », ni « débilitante »,

    juste « blanciste »

    ou Explication d’un contresens 

    historique d'Eric Zemmour et consorts 

    (extraits) p. 149

     

    V. L’impossible scénario 

    ou Sarkozy thaumaturge p. 155

     


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  • 7 août 2011

    Il est désormais possible de signer la pétition avec le bouton qui est sur  http://www.petitions24.net/appliquons_mondialement_le_programme_social_cnr_du_15_mars_1944  , la date est changée car le texte a été partiellement modifié , nous le reproduisons ci-dessous :

    Lire la suite...


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